Les amours jaunes 5. Congélation de la pensée critique ?

« Je suis européen, je suis sans doute un intellectuel européen, j’aime le rappeler, et pourquoi m’en défendrais-je ? Au nom de quoi ? Mais je ne suis pas européen de part en part. Par quoi je veux dire, j’y tiens et je dois dire : je ne veux pas être européen de part en part. (…) Mon identité culturelle, celle au nom de laquelle je parle, n’est pas seulement européenne, elle n’est pas identique à elle-même, et je ne suis pas « culturel » de part en part » Jacques Derrida, L’autre cap (Minuit, 1991) .

Le surgissement des gilets jaunes ne cesse de surprendre. Personne n’attendait plus rien de cet ordre. C’était plié, l’ordolibéralisme, ou l’ultralibéralisme, ou les oligarchies, ou la finance internationale, ou l’UE, (choisissez) avaient gagné. Or, tout soudain, ça s’insurge, ça invente des formes de mobilisations inédites à partir de formes traditionnelles (de la grève, du blocage, de la manifestation, de la Zad, des assemblées populaires…). Ni le méchant hiver, ni les flashballs et les grenades de désencerclement et leur cortège ahurissant de mutilés ou de blessés graves, ni les anonymes jetés à l’opprobre publique dans des procès expéditifs piétinant tout droit de la défense (notons la mobilisation et les actions des barreaux d’avocats), rien n’a encore eu raison des Gilets Jaunes. Et ce surgissement a pris de cours les milieux intellectuels. Des milieux qui se montrent déphasés. 

Une tribune du 4 décembre 2018 (« Gilets verts, jaunes, rouges, roses, convergeons ») réunit quelques signatures d’intellectuels et d’une ex-députée du PS. Son constat : la violence est d’abord du côté de la casse sociale et de l’ultralibéralisme. Son sens : un appel aux « organisations de gauche et aux inorganisés à se rencontrer » et à converger par delà leurs dissensions – d’où le titre imaginant des Gilets multicolores (sauf brun, on n’a compris) – un appel « à une trêve électorale, pour fabriquer ensemble un plan d’urgence sociale qui permettra aux salariés, aux précaires, aux retraités, aux locataires qui galèrent, aux étudiants pauvres, d’exister avec les moyens qu’il faut. Un plan ORSEC d’urgence sociale. Vite. Avant d’être plus ambitieux, de rebâtir l’Etat social. Il est temps de converger, plus que temps vraiment, ou bien nous servons à quoi ? » Vu les termes du débat posés, je dirais à rien sinon dans des clubs de prière. Que veut dire de réclamer un « plan ORSEC d’urgence sociale »? La situation sociale actuelle n’est pas dû à une catastrophe naturelle à quoi le plan ORSEC de sécurité civile répond. Nous n’en sommes pas arrivés là par quelques malheurs venus des cieux mais bien par des politiques précises. Dont les hommes politiques de gauche, de presque toutes les sensibilités confondues depuis le NPA en passant par le PC jusqu’au PS, ont été des collaborateurs peu ou prou, par leurs idées voire pour les plus modérés leur participation au pouvoir, tous étant européistes. Or ces politiques précises sont toutes menées au titre de la construction européenne. Et le pire, ce sont les arrière-pensées tacticiennes, quasi gauchistes qui ont motivé l’adhésion des gauches. L’idée que l’on arriverait à infiltrer la construction européenne menée par les puissants de ce monde pour en tordre l’issue et en arriver à la fin des Etats-nations, pour la réalisation du grand socialisme ? de la grande sociale démocratie ? du grand communisme ? Ainsi on n’a pas déchiré le voile mais feint de croire que cette grande Union européenne était mauvaise car ultralibérale, et à force, on s’est pris les pieds dans sa propre feinte. En terme de critiques de l’ultralibéralisme, on ne manque de rien. Mais pour ce qui de la critique du marketing par quoi on nous vend l’UE, le silence est complice : car on feint d’y croire puisque si cette UE n’était pas ultralibérale, ce serait le paradis. En vérité, ces gauches n’ont de dissensions que pour la galerie, des vernis de singularité posés sur chaque identité politique qui toutes s’effondrent à la place du grande vide intellectuel qu’elles ont laissé se creuser sous leurs pieds. Etonnons-nous, moutons de la pensée, que les électorats nous délaissent… Du pain béni pour les maitres d’oeuvre de cette Union européenne. D’où viennent-ils politiquement ces bâtisseurs ? Eh bien, constatons ce qu’ils font maintenant que le temps a passé : ils dé-tissent Etats et sociétés, selon un mouvement réactionnaire, un mouvement contre-révolutionnaire chargé de rêves et de fantasmes malsains. Baudrillard en 1992 – pardonnez la longueur de la citation qui va venir mais on comprend à travers elle ce qui nous arrive, ayons en tête pour la lire que la première guerre du Golfe a eu lieu, la fin de l’histoire vient d’être annoncée par un général américain (1990), le mur de Berlin est tombé (1989), l’Allemagne se reconstitue (en pillant l’ex RDA), la Yougoslavie connaît ses premiers troubles des plus troubles ce qui motivera l’engagement de l’Union européenne et de l’Otan dans la guerre, et Maastricht est dans les tuyaux :

« Nous en train d’effacer tout le XXeme siècle. Nous sommes en train d’effacer un à un tous les signes de la guerre froide, peut-être même tous les signes de la seconde guerre mondiale, et ceux de toutes les révolutions politiques et idéologiques du Axe siècle. La réunification de l’Allemagne et bien d’autres choses sont inévitables, non pas dans le sens d’un sursaut en avant de l’histoire, mais dans le sens d’une réécriture à l’envers de tout le XXeme siècle. AU train où nous allons nous serons bientôt revenus au Saint Empire romain germanique. ET c’est cela peut-être l’illumination de cette fin de siècle, et le véritable sens de cette formule controversée de la fin de l’histoire. C’est que nous sommes en train dans une sorte de travail de deuil enthousiaste, tous les événements marquants de ce siècle, de la blanchir, comme si tout ce qui s’était passé là ‘les ninatioévolutions, la partition du monde, l’extermination, la transnationalité violente des Etats, le suspense nucléaire- ) – bref toute l’histoire dans sa phase moderne – n’était qu’un imbroglio sans issue, et que tout le monde s’était mis à la défaire cette histoire avec le même enthousiasme qu’on avait mis à la faire. Restauration, régression, réhabilitation, revival des vieilles frontières, des vieilles différences, des singularités, des religions, résipiscence,, même au niveau des moeurs – il semble que tous les signes de libération acquise s’atténuent et peut-être finiront-ils par s’éteindre un à un : nous sommes dans un gigantesque processus de révisionnisme, non pas idéologique, mais un révisionnisme de l’histoire elle-même, et nous sommes pressés d’y arriver avant la fin du siècle – peut-être dans le secret espoir, avec le nouveau millénaire de recommencer à zéro . Si nous pouvions tout restaurer dans l’état initial ? Mais lequel ? Celui d’avant le XXe siècle, d’avant la Révolution ? Jusqu’où peut mener cette résorption, ce ravalement ? Ça peut aller très vite (comme le montrent les événements à l’Est) justement parce qu’il ne s’agit pas d’une construction, mais d’une déconstruction massive de l’histoire, qui prend quasiment une forme virale et épidémique.  » p. 54-55, L’illusion de la fin (Galilée, 1992)

La situation actuelle n’est pas le résultat d’une catastrophe naturelle mais d’une catastrophe idéologique et historique, d’une réécriture sans limite de l’histoire (tiens, Macron quasi réhabilitant Pétain pour le centenaire de l’Armistice, l’air de rien) et d’une vacance intellectuelle à gauche qui n’a pas su / voulu voir ce qui arrivait. C’est celle d’un presque point de non retour, où la dernière issue semble se clore, ce qui produit ce réveil douloureux du cauchemar où nous assignent les oligarchies et leurs mandataires politiques – les vainqueurs – au moins du côté des gens, qui avec l’instinct de survie flairent le danger mortel. Flairer est insuffisant, car tout semble montrer que nous sommes pris de court, précisément parce que ce sursaut intervient sur fond de vide intellectuel général – et donc vide de la pensée politique. Et de ce côté-là, on ne réfléchit pas plus loin que ce que nos oligarques de la presse nous indiquent : – Danger, extrême-droite ! (Sous-entendu, l’extrême-droite circonscrite à un parti bien connu). Et toues les têtes comme celles de lapins mécaniques tournent de façon synchrone vers le même épouvantail. Comme si le danger fou dont Baudrillard nous donnait la clinique était là. A se demander si la conquête du pouvoir par cette dernière ne serait pas la meilleure façon de s’en débarrasser pour longtemps… si tant est que le choc serait suffisant à gauche pour que les esprits s’y ressaississent.

Annie Ernaux qui a signée cette tribune du 4 décembre, éprouve de s’en expliquer ou justifier à Libération dans un entretien du 9 décembre. Car il a paru au moment où la propagande médiatique caricaturaient les Gilets Jaunes en avant-garde du Rassemblement National, ce qui a fonctionné à plein pour dissuader les classes intellectuelles d’oser les soutenir, et tout à la fois pour offrir un alibi en or à leur silence… Indice d’un esprit critique en berne dans ces milieux. Annie Ernaux tente une percée, réfléchissant sur l’attentisme de son milieu : «  C’est peut-être en raison de l’origine composite, provinciale de la colère, de sa formulation parfois brutale, que finalement peu d’intellectuels, d’écrivains et d’artistes, se sont déclarés solidaires du mouvement des gilets jaunes, de « ces gens-là » comme je l’ai entendu. Je ne partage pas toutes les idées des gilets jaunes, tant s’en faut, et, au début, des propos et des incidents racistes m’ont fait craindre le pire, je peux comprendre que dans un premier temps beaucoup d’écrivains aient pu être rebutés. Mais maintenant ? Cela ouvre un abîme de réflexion sur les rapports réels et imaginaires entre les intellectuels et le reste de la population. » Certes.

Premier sous-entendu relatif à cet abîme de réflexion que nous devrions avoir sur nos rapports réels et imaginaires avec le reste de la population : les milieux d’écrivains, d’intellectuels et d’artistes n’ont plus de liens avec les milieux composites et provinciaux d’où jaillit ce qui est nommé comme une « colère » – selon là encore les termes médiatiques les plus courus. Mieux : ils sont tels des éléments majeurs dissociés de la population réduite à son « reste ». Or Annie Ernaux est peu soupçonnable d’un complexe de supériorité sous prétexte d’une notoriété acquise par son œuvre qui précisément redonne dignité aux petits milieux provinciaux. Elle ose même ici une critique du milieu littéraire auquel elle appartient. Et elle le décrit comme un camp parisien homogène. C’est vrai, l’homogénéisation des vainqueurs dans la compétition qu’est devenue la vie d’écrivain, d’intellectuels ou d’artistes, tient à plusieurs facteurs mais elle finit toujours en une homogénéisation intellectuelle dans Paris, qui même elle, Annie Ernaux, la phagocyte. Quelque soit votre notoriété, vous finissez par ne plus faire que courir, de projet en RDV pour garder à flot votre renommée ou y travailler ou simplement survivre, dans tous les cas cette course en zigzag dans un milieu homogène (mêmes lieux, décors, personnages, figurants, même livres, pièces, expositions, films lus/vus à la même période), vous fait perdre toute distance, toute hauteur de vue, quelque vous soyez, dans tous les cas vous finissez par vous escrimer avec des problèmes de plus en plus petits et dans tous les cas les faiseurs sont dans leur élément. Le temps d’écriture, le temps de création, le temps de recherche s’amenuisent d’eux mêmes, l’injonction générale est : aboutissez et vite ! (S’entend ainsi le second sens du « vite » dans l’exigence d’un plan Orsec, sans doute à l’insu même des auteurs de l’appel). Mieux vaut donc ne pas brasser de questionnements trop ardus et vastes qui pourraient même qui sait ?, vous empêcher de produire tout de suite. C’est de là qu’un certain vide de la pensée critique se comprend. Et qu’est-ce que ce milieu homogénéisé produit sinon une intelligentsia qui contrôle elle-même la pensée et qui en édicte les bornes avec ses normes de bon goût et de bienséance, même sans le vouloir, à force de s’apprécier dans son entre-soi ? Dire « plan Orsec », c’est sous-entendre qu’on ne dépassera pas les bornes.

En vérité, il existe beaucoup d’intellectuels, d’universitaires, d’artistes ou d’écrivains qui ne sont ni parisiens ni issus de milieux plus ou moins embourgeoisés. La plupart sont précarisés, ils peinent à trouver une visibilité pour leur travail ou même la possibilité de le mener à bien, ils peuvent non pas soutenir les Gilets Jaunes mais en être, au risque de se faire taxer de complicité avec l’extrême-droite. Beaucoup ne se sont d’ailleurs pas (encore ? ) jetés dans la bataille mi par crainte de flirter avec les extrêmes-droites, mi par décalage avec les Gilets Jaunes et leurs formes de mobilisation. Ni les intermittents (qui sont dans le viseur avec la loi de destruction du système d’allocation chômage et malgré les appels de la CCT spectacle et de la coordination des intermittents), ni les universitaires précaires & étudiants, ni les enseignants (qui prennent le nom des « Stylos rouges ») ne se sont massivement mobilisés. La raison, à mon sens, est la même que celle qui fait imaginer un plan ORSEC : incompréhension totale de ce qui se joue et donc des puissances à soulever contre la blitzkrieg de Macron. Seule une pensée forte à la hauteur de celle-ci (qui déjà parvienne à la nommer) pourrait la contrer.

Dans la première semaine de janvier 2019, soit après presque deux mois de mobilisation massive en face de niveaux de répressions s’amplifiant à la folie (1), deux appels paraissent, ouverts à qui veut signer. L’un en direction des artistes & acteurs culturels (2) qui va capitaliser très vite autour de 4000 signataires, l’autre en direction des intellectuels, artistes, universitaires & psychanalystes (3). Leurs tonalités diffèrent, mais tous deux font les habiles, disant qu’on aura beau jeu de découvrir à la fin l’extrême-droite à la manœuvre, étant donné qu’on n’aura rien fait sinon exprimer son mépris dégoûté. Autrement dit, camarade, faisons de l’entrisme, la cause est grosso modo bonne… Il est exact que rien de tel pour inspirer aux classes précaires, laborieuses et n’ayant pas encore découvert les merveilles de nos biens culturels & subtilités politiques, des sentiments anti-intellectuels propres précisément aux extrêmes-droites.

Du côté des artistes : « eme-Dans cette immense œuvre participative et combative imaginée par la population elle-même, des artistes et des auteurs phosphorent au diapason. Simultanément des silences gênés — parfois même des condamnations morales — émergent des milieux culturels. Il y a effectivement une juste inquiétude à avoir lorsqu’une révolte non partisane agrège de l’extrême gauche à l’extrême droite avec un cœur abstentionniste. (…) Ce mouvement social appelle certes notre vigilance mais aussi notre solidarité. » Solidarité ? Nous ne serions pas directement concernés par la destruction des droits sociaux, l’injustice fiscale et l’impression d’un Etat en plein effondrement ?

Et du côté de l’autre appel « Nous ne serons pas les chiens de garde de l’Etat »: « Aujourd’hui, le mouvement des Gilets Jaunes est à la croisée des chemins. Même s’il ne doit pas être surestimé, le risque existe que l’extrême-droite arrive à lui imposer son orientation autoritaire, haineuse et xénophobe. C’est la responsabilité historique de la gauche de ne pas lui laisser le champ libre. Pour toutes ces raisons, nous appelons les universitaires, les intellectuels et les artistes fidèles aux idéaux d’émancipation à soutenir activement les Gilets Jaunes, à relayer leurs revendications et à les rejoindre dans la lutte. » Plus engagé, mais…

Mais pour ce qui est de la subtilité politique, ce second appel qui ne fait pas dans la dentelle et jouent à plein les chiens de garde des médias oligarchiques voire autres. L’extrême-droite est dépeinte exactement selon le mantra consensuel par ses traits « autoritaire, haineux et xénophobes » . Et bien entendu, on fait encore la morale (ce qui depuis l’apparition de l’extrême-droite en 1986 a marché du feu de dieu). Au fait, ces traits autoritaires, haineux et xénophobes sont-ils seulement le privilège du clan des Le Pen ? Le mépris de classe fielleux, la répression digne d’un régime à la dérive et la constante chasse au réfugié depuis des années ou le racisme d’Etat, ne sont-ce point des orientations autoritaires, haineuses et xénophobes ? Ah oui, mais c’est pas pareil…. Ah bon ? Puisque nous sommes des intellectuels censés travailler sur le sens des mots, ne pourrions-pas préciser ce qui distingue l’extrême-droite dégoûtante ? La barbouzerie ? Raté avec Benalla et comme ministre de l’intérieur un ancien ami du milieu. L’extrême-droite habite-elle seulement dans les partis qui s’en revendiquent ? Qu’est-ce qui spécifie l’extrême-droite de ces partis-là, leur projet politique précis ? Je n’ai pas de réponse à donner ici mais ce n’est certainement pas uniquement la haine, la xénophobie ou le projet d’un autoritarisme répressif car tout cela est assez partagé.

En tout cas, le spectre approchant de cette extrême-droite systémique a un avantage : il débusque certains intellectuels prétendus de gauche. Les voilà à découvert, paniqués, jetant leur masque de bonne conscience, qui se retrouvent en piètres conservateurs en appelant à la police. Si l’on veut trouver la caricature la plus aboutie de cette position, écoutons Christine Angot. Angot n’est pas un écrivain mauvais, quelques de ses livres ont posé des questions à la littérature mais l’intelligentsia l’a dévorée. Cette dernière désormais ajoute à son pédigrée d’écrivain bien vendu la casquette de critique dans une émission de grande audience, plus ou moins de variété, qui mêle artistes et politiques. C’était le 12 janvier 2019. En face d’elle, Mounir Mahjoubi, fade Secrétaire d’Etat au numérique de Macron et transfuge du parti socialiste dont la prétention à être de gauche tient à une origine sociale (enfant d’immigrés) et à la certitude d’avoir réussi son émancipation grâce aux miracles de l’informatique qui lui ont donné un portefeuille (si au moins, il avait la décence de proclamer sa réussite après l’expérience du pouvoir)  au moment où il s’apprêtait à ouvrir un restaurant : «  La parole, s’élance-t-elle, la parole des gens qui gouvernent c’est quand même essentiel, la politique aujourd’hui c’est ça, alors que bon, l’économie, tout ça, on sait, on ne peut plus faire grand chose etc., la parole, c’est ça aujourd’hui qu’un homme politique, voilà, c’est ça ce qu’il a en son son pouvoir c’est quand même ça qui fait un homme politique, non ? » (Mounir Mahjoubi bafouille quelques éléments de langage sur le fait que Macron se serait amendé). Angot repart : «  Oui, il a reconnu qu’il avait été maladroit mais ça ne passe pas, il y a quelque chose qui ne passe pas, c’est plus fort que lui, c’est tragique, je sais qu’Emmanuel Macron est sincère, je ne doute absolument pas de sa sincérité…. » Il y aurait de quoi rire si ce n’était pathétique. Evaluer un homme politique à l’aune de sa sincérité…. Mais où va-t-on ma bonne dame. La sincérité en politique est une arme de sophistique comme une autre pour faire avancer son projet. Et en arriver à penser Macron sincère sur l’expression d’un amendement (dans les faits plus que très modérés, sans un mot pour les blessés), lui, prototype du cynique à tel point que beaucoup le voient en robot et doutent de sa qualité charnelle, vivante ? Je passe sur les invités qui opinent du chef, et l’on sent dans leurs mines graves que tous ces samedis où les gueux jouent aux barricades dans leurs beaux quartiers, tous ces samedis gâchés par une de ces odeurs de lacrymogène, ils en ont par-dessus la tête et quand ça va-t-il finir la rigolade ? Je passe aussi sur un humoriste célèbre qui s’inquiète de voir les forces de l’ordre virer leur cutti, Macron devrait faire moins de provocations, lâcher du lest, on l’a tout de même élu pour faire barrage à l’extrême-droite – c’est bien la première fois qu’il me fit rire.

Mais revenons à Angot qui dans sa candeur pathétique ou plus vraisemblable dans son propre cynisme à flatter le secrétaire d’Etat, Angot qui fait mine donc de parier sur la sincérité de Macron un peu comme Pascal sur l’existence de dieu. Elle a défini la politique comme l’art de la parole, donc du discours, donc du sophisme, la politique ne servant plus à rien, elle en est d’accord. Et au moins, c’est dit. Ce qu’elle dit, c’est son inconsistance en matière politique, remarquable d’ailleurs dans son soutien au PS de 2017, son ignorance de l’ensemble géopolitique où elle vit. Dans l’UE, pays après pays, chaque force politique sociale-démocrate descend autour de 5 à 7% de l’électorat. Même en Allemagne ou en Suède, berceaux de cette sociale-démocratie, leur influence en est chute libre. Partout, le même mécanisme. La gauche social-démocrate se fait élire en promettant de modérer les rigueurs eurocratiques, et, à peine au pouvoir, elle en appelle à la raison, au réalisme, en fait c’est impossible, la dette publique est le maître du jeu, c’est la construction de l’Europe qui l’exige, c’est Bruxelles, Berlin, ce que vous voulez, il n’y a pas de marge, c’est la fatalité d’une grande idée de nous demander des sacrifices pour nous transformer (au passage, le communisme disait la même chose). Voilà une gauche de plus faisant une politique de droite. Au bout de quelques législatures, les électeurs ne marchent plus dans la combine. Ne reste que le petit noyau du clientélisme bien naturel propre à chaque parti historique. Qu’on le déplore, cela peut se comprendre, mais qu’on le dénie, qu’on refuse de se mettre dans le crâne que le PS s’est empoisonné tout seul depuis le pro-européeisme mittérandien, pire qu’on persiste à s’imaginer que quelque président socialiste bon teint pourrait arranger les entournures, par sa personnalité sincère, quelle vacuité intellectuelle. Cela me donne envie de réveiller un mort, soit Jacques Derrida, philosophe à une époque où les intellectuels n’étaient pas fatalement bornés. C’était en 1991. Jacques Derrida commente dans l’opus cité en exergue (p. 61) et consacré à la question européenne un texte de Paul Valéry de 1939, La liberté de l’esprit, ainsi :

« Valéry rappelle l’imminence d’un séisme qui n’allait pas seulement mettre en pièces, en autres choses, ce qu’on appelait l’Europe. Il allait détruire l’Europe au nom d’une idée de l’Europe, d’une Jeune Europe qui tentait d’assumer son hégémonie. Les nations qu’on appelait démocraties occidentales ont à leur tour, au nom d’une autre idée de l’Europe, empêché une certaine unification européenne en détruisant le nazisme (…) »

Je laisse à chacun de s’interroger sur cette autre idée de l’Europe qui au final produit une autre forme d’unification européenne sous pavillon UE. Qu’est-ce que cette histoire d’union, d’unifier, sinon la mutation d’un paysage plein d’aspérités et riche de sa biodiversité culturelle, territoriale, en une morne plaine sous monoculture ? Il n’y a donc pas en jeu que de l’ultra-libéralisme ou les manoeuvres oligarchiques avec leurs lobbies. Il y a de l’idée… Le sommeil de la raison engendre des monstres, disait Goya. Nous devrions veiller de plus près aux idées qui animent les élans vers le drapeau azur à douze étoiles.

Tweet de la Ministre des Affaires Etrangères. Le décalage entre la graphie enfantine et le propos : un jeu avec des symboles réduits des légo ou bons mots. Vertige des mots vides de sens qui terrorisent de penser cependant autrement : choisissez votre camp.. Terrifiant en tout état de cause.

A gauche, il n’y a pas que les sociaux-démocrates. Il y a leurs critiques, qui sont les héritiers du marxisme et qui tentent encore de téter les dernières gouttes de lait de la pensée d’où ils sont originaires (vu les sociaux-démocrates ne cherchent même plus à se donner une origine dans les internationales socialistes, ni avec un quelconque corps de doctrine, d’ailleurs). Or Marx n’avait pas comme problème l’Union européenne, la mondialisation financière, l’épuisement des ressources, le dérèglement climatique, l’empoisonnement de la planète et la néantisation du règne animal (unification des espèces animales dans l’anéantissement jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’une, la nôtre ? ). Une rencontre entre Etienne Balibar et Toni Négri (4) au Columbia Global Center (Paris) le 16 janvier 2019, donna une idée triste de la capacité de réaction intellectuelle de ces vénérables philosophes. Eux aussi, leur angoisse c’était de savoir où allaient les Gilets Jaunes, et surtout, qui étaient-ils sous leur gilet ? La sociologue Ludivine Brantigny eut beau faire un brillant exposé de terrain, rappelant l’humour, les solidarités, la reprise des codes révolutionnaires de 1789, la conscience de classe, que nenni… Comment articuler l’internationale communiste à ce mouvement bizarre quand même suspect ? De ce côté-là, l’UE n’existe presque pas, c’est une superstructure du capitalisme néolibéral, l’ennemi est mondial et leur ambition aussi. On aurait avec ou sans Union européenne le même désastre et surtout, l’UE a cet avantage de faire dépérir les Etats nations. Confusion pitoyable entre mondialisation, internationalisme et universalisme. Ils sont acquis à une idée d’une Europe, pris entre leur héritage intellectuel européen et leur idée d’un monde universel et pourquoi pas universellement communiste… Chez certaines voix exaltées par le mouvement des Gilets Jaunes on rêve même d’une révolte mondiale de tous les opprimés de la terre, en gilet jaune donc, et, alors là, oui, ce serait la vraie révolution. Alain Badiou lui n’a pas cette naïveté et a été plus franc : il attend de voir mais il ne voit rien à l’horizon des Gilets Jaunes qui convienne à son idée du communisme. C’est dire comme le narcissisme intellectuel quand vous êtes un pilier de l’intelligentsia peut vous émousser la curiosité… Pour revenir au Colombia Center et à Toni Negri & Etienne Balibar, l’on n’y parlât donc pas plus d’Union européenne, d’euro, que des mouvements tectoniques des plaques géopolitiques et historiques en cours. Pourtant, sur ce dernier chapitre, l’actualité est riche.

Un certain nombre de concepts sont pour l’heure pris comme tels, non réactualisés, non réinterrogés à gauche, pire il semble que les regarder de plus près vous envoie derechef dans l’autre camp, le mauvais :

Le mot nation est-ce un être ou un faire nation sans cesse et comment les réfugiés, les immigrants peuvent-ils participer à ce faire-nation avec leurs propres capitaux culturels sans être réduits à de simples accueillis nous devant éternelle reconnaissance ? ; le mot « peuple » qui est ressorti ces derniers temps comme un enjeu polémique, ou plutôt comme un os que les chiens se disputent, qu’est-ce qui empêche de le ré-imaginer de manière non identitaire, comme quelque chose qui nous traverse plus ou moins et de le mettre au pluriel ? ; La clôture de l’Europe par une frontière de type zone UE, qu’est-ce que ça produit de part et d’autre de la frontière ? Dont en matière de paranoïa ? ; L’axe entre occident et orient comment oriente-il l’intérieur de l’Europe ? l’Europe orientale n’est-elle pas le premier impensé européen ? quel est l’historique des liens avec l’Europe orientale ? ; L’extrême-droite est-elle une forme de pensée politique ou la somme des organisations s’en revendiquant ? Si c’est une pensée politique, que veut-elle ? Ou que veulent-elles ? Pourquoi sont-elles compatibles avec l’UE L’Autriche, la Pologne, la Hongrie ont des gouvernements d’extrême-droite pro-UE et comparons les ennuis que Bruxelles leur ferait auprès de ceux que SYRIZA essuya en Grèce… ; L’identité européenne n’est-ce pas la base d’un nationalisme européen avec les pire traits du nationalisme, soit l’aspiration hégémonique, au nom d’une exemplarité ? ; Le nationalisme de sortie de l’UE et de l’euro ne peut-il se raccrocher aux nationalismes révolutionnaires premiers qui se sont définis pour sortir des logiques d’alliances monarchiques ou de soumission impériale ? ; Quels sont les traits communs entre l’UE et la forme impériale ? (Le parlement consultatif a existé dans presque tous les empires comme le Sénat de Rome) ; Démocratiser l’UE, cela voudrait-il la castrer de toute position hégémonique ? des nécessités d’un euro fort ? ou peut-on apercevoir l’absurdité de démocratiser une zone aussi immense et se demander qui a besoin d’une telle aire géographique ? Nous ? ; Depuis sa désastreuse commémoration de 1989, la Révolution est au tombeau, or il semble que les Gilets Jaunes tentent de l’en sortir – quels sont les concepts et pratiques révolutionnaires de 1789 qui peuvent se réactualiser en 2019 ou pas ? ; La situation est-elle révolutionnaire (destituante de l’oligarchie) ou celle d’une occupation réclamant une libération par des forces de résistance (avec des forces révolutionnaires souhaitant profiter du moment) ? Le dit « repli national » dont sont taxés les réfractaires à l’ordre eurocratique, finalement ne nomme-t-il pas à point nommé la stratégie de défense nationale urgente à mener car, c’est Jacques Derrida qui s’interroge ici, « il peut même arriver, on peut l’espérer prudemment que dans certains cas de vieilles structures étatiques nous aident à lutter contre les empires privés et transnationaux » (p.39, opus cité). 

On le voit, même lui y allait prudemment, tant les diverses idées politiques de droite et de gauche avaient déjà travaillé à saper la nécessité de l’Etat Nation pour des raisons complètement opposées. Dois-je préciser que je n’ai pas le culte de l’Etat nation mais que vu l’urgence, il me semble que ce repli national est une question de survie dans un premier temps. Par ailleurs, il semble que la nation de taille petite ou moyenne est l’échelle possible d’une démocratie humaine, où les puissants ne s’éloignent pas trop des électeurs. Quant à l’Etat, il est localisable.

Peut-on donc encore une fois imaginer réfléchir à identifier la situation sociale, économique, culturelle, politique, qui met les Gilets Jaunes dehors comme autre chose qu’une catastrophe naturelle ? En Grèce, le PIB entre 2008 et 2019 a plus chuté que pendant les années d’occupation nazies pourtant parmi les plus dévastatrices en Europe. La démographie dans plusieurs pays d’Europe de l’Est et en Grèce a un solde négatif comme lors des guerres. Peut-on proposer de penser la guerre économique via les dettes publiques comme appelant une réaction de type résistance nationale ? Je sais que des lecteurs vont se rengorger : « ce n’est pas comparable, le nazisme et ça ». Est-ce une manière de penser que de fermer le banc ainsi ? Le nazisme, il faut regarder son projet qui fut européen au premier chef ; le volet exterminateur, raciste et antisémite, fut un moyen avec la guerre de conquête. Le but, c’était de rénover une Europe dégénérée (un grand rêve esthétique unificateur animait ce projet) et d’asservir les peuples européens non aryens (essentiellement balkaniques) aux besoins des bons européens, soit les occidentaux. Ce projet aurait-il été plus clean sans ses chambre à gaz, camps de travail et de concentration et avec les moyens technologiques d’une guerre propre ? Avec un drapeau moins brutal que rouge et noir et des occupants en costume cravate Gucci ? C’est une question que je pose et je ne suis pas en train de dire que l’Allemagne nous occupe, c’est tout autre chose qui nous occupe, un par un. D’une occupation à deux sens.

Est-il possible seulement de travailler sur ces sujets sans se faire mettre à l’index ou s’entendre dire de cet affreux anglicisme que c’est politically incorrect ? Quels affects sont en jeu ? Quelle colère flotte dans l’air, de tout côté ? Sommes-nous si fatigués et anxieux que penser en dehors des menus dressés par les réseaux sociaux et les médias plus ou moins alternatifs ou mainstream soit devenu trop pénible ou pire, effrayant ? C’est vrai, il y a de quoi être anxieux et effrayés.

Avoir figé les frontières de l’Europe à travers le tracé de l’Union européenne, lui donnant des bords et notamment du côté oriental et méditerranéen, n’est-ce pas nier justement ce qui fait ce je ne sais quoi d’européen, quelque chose comme un patchwork de provinces, de cultures, de traditions, de manière de faire société, de langues avec leurs traditions d’échanges, leurs capillarités internes et externes tissées au travers de l’Histoire ? La frontière avec la Russie va-t-elle devenir un mur ? Les Russes, en partie, ne sont-ils pas européens, ne serait-ce pas leurs cultures intellectuelles, artistiques ? Les mouvements militaires actuels de l’OTAN l’encerclant pas à pas font tout pour, de même que les tripatouillages du côté de l’ex-ARYM désormais nommée pour entrer à l’ONU « Macédoine du Nord » – qu’elles puissent enfin communier dans l’UE et surtout l’Otan qui y programme déjà des bases – le Kosovo est le prochain sur la liste. Il n’y a pas que la Francafrique, il y a aussi la Balkallemagne

Les 5 heures de live du rassemblement historique pour le OXI le 3 juillet 2015
des foules jamais vu depuis la chute de la Junte, et selon la tradition grecque, le rassemblement (et non la manif) donne lieu à un concert où les musiciens engagés pour la cause se succèdent. La Légende dit que Tsipras voyant la foule prit peur et écourta son discours de 45 min à 11 minutes….


Que penser de l’impensé oriental de l’Union européenne dont l’humiliation grecque fut une illustration pour qui avait l’oeil ? Pour qui voit que l’ultralinbéralisme est le moyen d’un projet qui ne s’arrête pas à lui ? Il n’était d’ailleurs pas naturel pour les Grecs dans les années 80 de se sentir européens, c’était une question qu’ils adressaient aux Occidentaux – le sommes-nous ? Allons-nous devenir comme des occidentaux ? L’entrée dans la CEE les a flattés, de même qu’elle devait les arrimer aux démocraties occidentales, pour exorciser tout retour à un régime autoritaire ou de type Junte de colonels. Pour ce qui est de la démocratie grecque, le régime des mémorandum a été le début d’entorses systématiques à la constitution jusqu’à des violations même plus cachées. La démocratie grecque est réduite à une vitrine électorale, à une pratique désormais vide de sens avec à côté des pratiques autoritaires, corrompues ou prédatrices qui révèlent combien l’UE est indifférente à la démocratie. Reste que les Grecs renvoyés sans cesse par le racisme occidental à une image d’orientaux sont tiraillés entre la tentation européenne (avec le complexe du colonisé prêt à tout pour prouver qu’il est un bon européenne) et une tradition orthodoxe garante historiquement de la nation grecque à travers les siècles et qui, elle, assume l’Orient. Ce n’est pas d’aujourd’hui que cela date, certes, ce racisme anti-oriental et ce complexe du colonisé. Mais ce que les Grecs ne peuvent savoir c’est l’inconscient occidental, son refoulé. Cet impensé de l’orient européen devient explosif.

Qu’est-ce que cette UE qui se réduit à une alliance franco-allemande sous prééminence allemande, qui plus est qui se paie le luxe de signer ses traités à Aix-la-Chapelle, capitale du premier empire kitsch qui fut, celui de Charlemagne ? Je rappelle l’histoire. L’empire romain d’Occident est tombé quatre siècles plus tôt, ce qui reste de cet empire est toujours vivant à travers l’empire romain d’Orient dont la capitale est Constantinople et qui dès lors se reconnaît comme le seul héritier de l’empire romain antique. Empire qui ne connaît pas le trou économique et culturel du bas-moyen âge occidental. Charlemagne qui n’a rien de romain s’auto-proclame héritier de la gloire de Rome et se fait sacrer dans la ville éternelle empereur du saint empire romain germanique. Il reprend l’impérium romain et lui ajoute deux traits : il est saint et germanique. Puis Constantinople ne reconnaît plus Rome et fonde l’orthodoxie, tout en continuant à se réclamer de la tradition impériale antique. Il y a donc deux légitimités impériales d’obédience chrétienne concurrentes, le sac de Constantinople de 1204 par les Croisés dit bien à quelle point la concurrence était rude. Après l’invasion ottomane, les héritiers de Constantinople (nommé Byzance par les occidentaux) seront surnommés de « roumi » (de romains) par les Ottomans. On aperçoit alors un peu mieux la carte que l’UE nous trace : d’abord les six premiers pays qui reprennent les contours de l’empire carolingien (l’on signa d’ailleurs en 1957 le traité de… Rome), en-dessous l’Espagne et le Portugal s’agrègent, au nord on s’étend jusque que sous le nez de la Russie, et à droite sur la carte comme une vaste zone grise, les Balkans : à mettre sous tutelle ? Qu’est-ce sinon une réactivation du fantôme d’un empire d’occident qui aurait digéré tout reste de légitimité impériale concurrente à l’Est ? Ou sur les restes imaginaires d’empire byzantin dont la Russie n’est pas pauvre ? Je ne sais répondre, mais des fantômes impériaux animent les rêves et cauchemars nocturnes de l’UE. Et on peut regarder de ce point de vue les relations eurocratiques avec la Turquie, qui recouvre l’ancienne aire impériale romaine, de façon plus cohérente.  Dans la reconstitution de l’empire, l’Asie Mineure a toute sa place.

le discours de Tsipras le 3 juillet 15, écouté à 11 minutes. En gros il dit ce soit nous fêtos fns la démocratie. Est-il sincère pour reprendre les grilles intellectuelles de Angot ?

J’ai tenté dans ce texte de poser autrement les problèmes, d’interroger les milieux intellectuels entre cécité, fatalité téléologique et vagues espérances, avec le peu de moyens qu’une chronique donne. Cette tentative est imparfaite, inachevée et injuste car en vérité, le vide intellectuel n’est pas complet, certains intellectuels travaillent sur ces questions (je n’ai pas évoqué par exemple Didi-Huberman et ses séminaires « Ce qui nous soulève » (avril 2016-février 2018) qui lui est un philosophe en phase avec l’événement depuis Nuit Debout et qui m’aide à m’y retrouver depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes). J’ajoute aussi Olivier Delorme avec La Grèce et les Balkans (Gallimard poche, 2013), trois tomes commencés avant la crise grecque et dont les dernières pages la couvrent. Je lui dois d’avoir remis en perspective l’histoire depuis les Balkans et m’avoir fait changer de cap, d’horizon (pour parler à la manière Derrida). De m’avoir aidé à percevoir la continuité historique à la manoeuvre par-delà le discours de la fin de l’histoire (un discours marketing ?), bref que c’était encore dans les chancelleries qu’on concevait les choses, avec le lot de tractations, de secrets, de tromperies, de clans, d’espionnage, qui va avec, et pas seulement sous l’action naturelle du marché. J’ai voulu souligner la vacuité intellectuelle dans laquelle les événements s’encastrent. Et il ne suffit pas de dénoncer l’UE pour ses seuls mécanismes ultralibéraux en effet absurdes, puisque même du côté européiste, il arrive qu’on en convienne. Des critiques de ce que fait le néolibéralisme, il y en a à la pelle. Ce qu’il nous faut c’est désormais démasquer idéologiquement voire quel inconscient agit / agite tout cela. Il y aurait eu à dire beaucoup sur l’idéologie d’une esthétique de l’Europe qui traverse les milieux intellectuels, comme la détestation de l’Etat-Nation et cette manière de latéraliser la pensée en avant et arrière avec bien sûr à l’avant, l’avenir : l’UE qui réalise son oeuvre alors que Baudrillard nous indiquait déjà qu’il maquillait un prodigieux retour arrière vers les vieilles souverainetés non démocratiques. J’aurais souhaité évoquer la montée réelle des extrême-droite en UE (Pologne, Autriche, Hongrie, Suède, Allemagne, Italie… ) et leur compatibilité logique avec les traités de Lisbonne et de Maastricht (qui à l’avantage de piéger à la glu les oiseaux de gauche et de paralyser toute pensée de ce côté). Le drapeau national peut très bien devenir un emblème du type de celui d’une équipe de football, un emblème sans conséquence, qui permet de galvaniser des foules jetées dans le vide, pour le fun.

Je finirais pas ceci : « ni gauche ni droite » est un slogan fasciste français, des années 30 mais avant même de l’être, c’était l’état politique pré-révolutionnaire – le mot gauche étant apparu pour latéraliser les conflits politiques au palais Bourbon pendant la Révolution, « ni droite ni gauche » est donc contre-révolutionnaire et fasciste. Le slogan « En marche » et implicitement « la révolution en marche » a pour sens « la contre-révolution en marche est près du but ». Le régime de Vichy lui aussi se présentait comme une « révolution ». Quoi ? Macron n’at-il pas parlé de transcendance du pouvoir et discouru sur le goût français pour le romanesque et l’esthétique monarchique ? Contre les intellectuels aux passions tristes (le voilà même anti-intellectuels donc) ? Encore une fois, dans le grand oeuvre révisionniste général, il s’agit de jouer avec des signes vides de sens et non de remettre des dynasties au pouvoir – plutôt de s’y mettre à leur place, dans une sorte de rêve nébuleux où tout de même Macron se dit Jupiter… En revanche, oui, il s’agit de revenir sur la démocratie pour n’en faire qu’un signe vide de sens. Il n’y aura pas de choix démocratiques en dehors des traités, dixit le chambellan de l’UE, Juncker au moment de la crise du OXI grec. Le majeur parti d’extrême-droite française a changé sa dénomination de « Front » en « Rassemblement national » (à l’opposé donc) et renoncer à toute contestation de l’UE (et en a scissionné en 2017). Puisse ces rappels faire ressentir l’urgence de la situation, pas seulement sociale, pas seulement française, d’aujourd’hui. 


1« Gilets Jaunes : des violences policières jamais vues » Aude Lancelin s’entretient avec David Dufresne.


2 « Artistes et auteurs, acteurs culturels, solidaires du mouvement social des Gilets jaunes » 

3 « Nous ne serons pas les chiens de garde de l’Etat ».

4. Toni Negri est plus intéressant qu’Etienne Balibar, c’est entre autres un militant italien aguerri, né en 1933, qui fut exilé en France pendant les années de plomb, il a développé le concept de Multitude, il est très proche de toutes les mouvances autonomistes, zadistes, etc. Mais  il a voté oui au projet de traité constitutionnel européen, susceptible à ses yeux de « faire disparaître cette merde d’État-nation »7



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