Une littérature d’éduqués supérieurs pour éduqués supérieurs. Episode 2.

L’usage littéraire de la littérature est affaire de spécialistes ; universitaires, journalistes, enseignants, police et magistrats, politiciens (l’amour des classiques chez Mitterand ou Macron), éditeurs et écrivains. Une partie des lecteurs du Comité [invisible] ont un usage pratique de leurs livres.« 

Nathalie Quintane (Un œil en moins, 2018)

L’écriture, un art ?

Mais bon sang mais si bien sûr : « La littérature est donc le seul art qui n’ait pas en France d’école, de conservatoire ou d’académie, si l’on excepte la prestigieuse Académie française (…) »1 affirme Violaine Houdart-Merot qui pourtant voudrait bien sortir « de la sacralisation de la littérature particulièrement paralysante »2. On ne suit pas trop les détours de sa pensée où désacraliser passe par rendre artistique la littérature ou par associer les Immortels à de possibles maîtres.

Si tant est qu’écrire soit de l’art, la première objection, c’est qu’aucune discipline artistique ne s’enseigne en France, à l’université. Toutes ont des écoles à l’histoire particulière et aux équipements adaptés, la plupart à entrée directe après le BAC. On a ainsi des écoles de cinéma, de photographie, d’art, des écoles d’architecture, des écoles de théâtre, de marionnettes, de danse, de cirque, de musique…

Mais la question épineuse, c’est de se demander si l’écriture est bien un art, non sans rire. Elfriede Jelinek à qui le journaliste demande si le fait d’apporter sa pierre à des films ou des mises en scène fait d’elle une artiste répond : « Non, je ne me vois pas comme une artiste. Je suis quelqu’un qui produit des textes »3. Certains écrivains sont certes aussi des artistes : Hervé Guibert était aussi photographe, Duras aussi cinéaste, comme Christophe Honoré plus près de nous réalisateur, metteur en scène et écrivain. Mais écrivains, ils ne font qu’écrire. Restons modestes devant ce pénible labeur peu reluisant, et ne faisons pas fuir les enfants non plus. Bon qu’à ça, disait Beckett ce qui n’est pas loin du bon à rien. Et les bons à rien n’aiment ni les écoles ni les universités.

Mais aussi, quel besoin aujourd’hui de qualifier l’écrivain (celui qui écrit dans le désir d’entrer en dialogue avec la littérature) d’artiste ? L’écrivain, lui, qu’est-ce que ça peut lui faire de l’être ou pas ? On pourrait très bien justifier des écoles d’écrivains sans prétendre que c’est aussi un art et qui mérite aussi ses enseignements. Si le modèle américain du creative writing inspire les masters de création littéraires, l’on pourrait les suivre sur ce point qu’ils ne s’intéressent pas à cette question, de savoir si les écrivains seraient ou non des artistes.

Les retardés.

Dans les laïus de présentation de chaque filière, systématiquement, est asséné l’argument du retard sur le monde anglo-saxon. Violaine Houdard-Merot le reprend : «  En retard par rapport à d’autres pays [il s’agit des USA et du Canada], l’université française s’ouvre enfin et met sur le marché intellectuel des chercheurs et des universitaires du domaine de la création littéraire. »4 Passons sur ce marché intellectuel qui est une injure à la pensée et aux écrivains. Retenons la petite musique du retard. Rendez-vous compte, aux Etats-Unis, il y a des filières de creative writing à l’université depuis un siècle, et en sont sortis, tenez-vous bien, des « écrivains reconnus, tels Flannery O’Connor, John Gardner, Raymond Carver, Tennessee Williams, Michael Cunningham, Jim Harrison, Toni Morrison ou John Irving »5. Pour ma part, en littérature américaine, j’aime aussi Henri Miller, Faulkner, Kathy Acker ou Dennis Cooper qui n’ont pas fait de creative writing. Peu importe. En tout cas, à la même période, il ne manque pas d’écrivains français et européens qui secouent la pensée largement autant que les précités d’Outre-Atlantique. Ce qu’il faudrait interroger c’est maintenant, qui aux Etats-Unis vient du creative writing ? Qu’écrivent-ils ? Et cela avec en tête les analyses d’Emmanuel Todd qui pointe du doigt le nouveau clivage politico-esthétique entre éduqués supérieurs américains et les… ratés, moches, vulgaires (du point de vue des éduqués supérieurs), clivage qui empoisonne la société américaine et qui aboutit politiquement à la vengeance des ratés (plus nombreux) sous forme du vote Trump ; pour Emmanuel Todd ce clivage est déjà en France avec le match Le Pen/Macron, les méchants moches et les bons qui se trouvent beaux, tout ça sur fond d’ultra-libéralisme. A propos de libéralisme, souvenons-nous, cette petite musique du retard européen, cela rappelle sacrément les années 70-90 concernant les services publics et le droit social. Souvenir, souvenir, les fonctionnaires ces fainéants et le droit social quelle balourdise… Comme j’ai fait du droit public, je connais la chanson : ce sont des universités américaines qui ont concocté les théories du management public articulées à celle du tout-marché. Issues de l’université, elles ne sont plus des discours idéologiques mais le fruit de recherches et d’études objectives, scientifiques, rationnelles. En sont sortis trois maîtres mots : rationalisation, rénovation, modernisation, et le principe de la gestion privée des services publics. A ce sujet, les transformations via l’UE de l’université proviennent de ces mêmes théories. Vu le désarroi de la société française trente ans après, on pourrait prendre le temps de la réflexion avant d’imiter nos grands frères en creative writing. Comment se fait-il que ce discours tout de même de mépris (un enfant retardé, on sait ce que c’est) ne rencontre aucune résistance critique chez les universitaires ? Et chez les écrivains qui participent à ces filières ? C’est pourtant sacrément humiliant.

De surcroît, il me semble que si un pays est retardé sur les autres, ce sont bien les Etats-Unis, une nation apparue tardivement, non ? Il me semble encore que leur agressivité culturelle dérive d’une nécessité, celle de rattraper leur retard dans tous les domaines, et d’abord de se forger une culture qui éloigne dans un passé mythique ce récent passé peu reluisant des esclavagistes et des cowboys massacreurs d’Indiens. Comment passer des barbares prédateurs à d’élégants New-Yorkais appréciant la peinture et la littérature… En lui donnant la distance du légendaire. La légende, il a fallu la fabriquer. Le cinéma américain, la littérature américaine, forgent cette légende. En permanence, les maux de la société américaine sont recyclés en histoires, en oeuvres qui les assimilent en tant que légendes. Le sens épique des Américains est à ce prix. Et l’université américaine a joué son rôle en littérature, au cinéma, ou dans la peinture américaine, jusqu’à donner les techniques de narration pour que même le contemporain devienne légendaire. Mais, il y a un mais : pas un écrivain, pas un artiste américain qui ne se soit nourri de culture européenne. Les Américains ont besoin de la différence européenne, de sa spécificité, ce n’est que par rapport à elle qu’ils se construisent. Mais si on se met à les imiter, que va-t-il donc se passer ?

Après quelques décennies de creative writing, exporté ici ou là, le destin de l’écrivain peut devenir le sujet d’une série. La légende de l’écrivain américain devient le modèle. Il y a une série The Affair, qui relate le destin d’un romancier, série chorale et au formalisme assumé (chaque épisode est consacré aux points de vue de deux trois personnages sur un même événement) – j’ai visionné les quatre saisons. Noah Solloway s’oppose à son beau-père écrivain à gros tirage, l’aventure de sa pensée le fait sortir des rails ultra puritains (un divorce est un cataclysme aux States), bien des mésaventures lui arrivent, y compris un stage en prison alors qu’il a déjà quelque célébrité, et, pour sa réinsertion, il vient à enseigner dans un master de creative writing au Princeton’s College, l’une des plus anciennes universités américaines. C’est là que Noah Solloway rencontre Juliette (Irène Jacob), une universitaire spécialiste de littérature médiévale & parisienne séduisante. Cela tombe bien, Noah Solloway rêve d’aller à Paris, comme Hemingway, Paris la capitale des écrivains. Les scénaristes n’ont pas lié par hasard le désir d’écrire de Noah Solloway et la référence à la littérature française via ce rappel des origines médiévales du roman, cette vieille mémoire du roman européen. Les auteurs américains ont absolument besoin de notre tradition littéraire et de ses mystères, pas de se faire copier. L’idée qu’on serait en retard sur eux dans le domaine littéraire est tout simplement aberrante. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne doit rien changer, ou qu’on ne puisse s’inspirer de leur expérience dans le creative writing. Simplement, pour le faire, il faudrait déjà identifier notre tradition.

Ecrivains à vocation, ces vieux fous has been.

Violaine Houdart-Merot dès le début de son ouvrage développe son argument phare. Le XIXe siècle a produit cette figure de l’écrivain solitaire et narcissique, on va nous sortir de ce guêpier. Violaine Houdard-Merot s’appuie sur les travaux d’une sociologue ayant étudié ces drôles de bestioles que sont les écrivains, Nathalie Heinich :

« [Nathalie Heinich6y ] définit le régime vocationnel comme celui qui régit “normalement” les activités des écrivains depuis l’époque romantique : activités qui ont pour visée de répondre à une vocation et à un désir intérieur (tout comme dans les activités spirituelles des ordres religieux ou compassionnelles des médecins), avec un investissement total de sa personne et la conviction d’un don qui s’exerce dans la solitude. Il s’oppose au régime artisanal des métiers ou au régime professionnel : on ne se consacre pas à cette activité pour gagner sa vie. Dans ce contexte, l’activité d’écrire se fait solitairement, ne se partage pas, ne s’enseigne pas. Il s’agit, selon Nathalie Heinich, d’un “régime de singularisation”, s’opposant au “régime communautaire” qui était celui des peintres, avant le XIXe siècle, marqué à l’inverse par l’existence de canons partagés, avant que les arts plastiques ne basculent eux aussi dans le régime de la singularité, associée à la marginalité et à la valorisation de l’avant-garde.

« Ainsi, un bref aperçu historique permet de constater une certaine concordance entre la tradition universitaire française et la place de l’écrivain dans la société, caractérisée par le régime vocationnel. Depuis la fin du XIXe siècle les études littéraires à l’université privilégient, avec la mise à l’écart de la rhétorique, la lecture critique au détriment de toute pratique et de toute forme d’écriture isomorphe à la littérature. Et c’est à partir de la même époque que s’épanouit en France le régime vocationnel marqué par une existence en marge de toute communauté. »7

Pour un peu, d’après cette potée philosophico-historique des plus acrobatiques, en retard sur les Anglo-Saxons on rétro-pédalerait bien aux regrettés cours de rhétorique où on se formait à la virtuosité des figures et formes du discours ou, plus inquiétant, au Moyen-Âge et à ses idylliques communautés de peintres chez le maître – au fait, l’entreprise de Jeff Koons, les studios d’Hollywood et leurs staffs de scénaristes, sont -ce des communautés ?

Passons aussi sur l’historicité d’une évolution plus que contradictoire, associant l’écrivain romantique et l’âge d’or où il faisait encore ses classes de rhétorique, soit où il étudiait la littérature en ayant une pratique d’écriture.

Ne parlons-pas de l’idée ahurissante que ces Romantiques refusaient de vivre de leur plume, ou que leurs épigones au XXe s’opposaient aussi au régime dit « professionnel » et refusaient l’argent car sale. Peut-être refusèrent-ils de gagner leur vie en écrivant n’importe quoi et à tout prix, ce qui procède d’un engagement et du désir de donner du prix à l’écriture, mais c’est tout.

Retenons la ligne générale : le romantique est seul, cloué à sa vocation ; sous le joug de la croyance en son don (sa muse ?) il n’écrit que pour la beauté du geste, cela a institué une tradition dont nous souffrons encore, d’un écrivain sans école, sans communauté, enculant des mouches pour inventer de l’avant-garde.

Mallarmé rue de Rome par par Étienne Carjat qui photographia de nombreux artistes (Baudelaire, Courbet, Corot, Hugo, Rimbaud, etc.) et hommes politiques du 19ème siècle. En 1856, il avait fondé, avec deux amis d’Alphonse Daudet, une revue satirique : Le Diogène, contenant des portraits charge. Des asociaux, donc.

C’est une projection fantasmatique de Violaine Houdart-Merot. Peut-on supposer à une universitaire en littérature d’une telle qualité une si vaste ignorance de l’histoire des écrivains ? A la vérité, les écrivains du XIXe siècle et ceux du XXe jusqu’à ceux qui vivaient dans les années 80 étaient moins seuls que nous, bien que sans smartphone, sans transport à grande vitesse, sans ordinateur ni boîte mail, ni digicode d’accès. Bien moins seuls, c’est-à-dire sachant se rencontrer et créer des situations propices à l’émulation, à l’excitation de penser à plusieurs. Le Romantisme, pas de chance, il est né précisément d’un désir de constituer une communauté d’artistes et d’intellectuels. C’était en Allemagne, les frères Schlegel et quelques amis fondent en 1800 la revue Athenaerum et choisissent Iéna comme ville où n’importe quel auteur, artiste, intellectuel peut venir les rencontrer. «  On peut les dire modernes, aussi bien, ceux qui se groupent autour de 1800, pour former la première génération romantique allemande. Ces modernes sont sept. (…) Le groupe, à son début, est aussi solide qu’ambitieux. Il n’a rien à voir avec un comité de revue, un cercle d’artistes, un cénacle d’intellectuels, un salon littéraire. Il veut s’étendre, s’imposer ; il est prêt à se développer à la manière d’une ligne, d’une loge, ou d’un réseau. »8 Quelle est leur préoccupation d’avant-gardistes ? Créer une littérature populaire. Le roman qui va en jaillir comme genre romanesque du XIXe, va explorer : « les textes médiévaux, les chants populaires, les poèmes mystiques, les langues orientales, les coutumes océaniennes, les paysages alpins, les églises gothiques, les récits héroïques, les sciences naturelles, etc. »9

En France, le courant romantique n’a pas eu d’autre visée. On oublie que ce qu’on considère parfois comme littérature bourgeoise maintenant était proprement scandaleux jadis car cette littérature moderne introduisait par exemple des objets du quotidiens ou prêtait des pensées aux personnages de domestiques comme chez Stendhal, Balzac ou Flaubert – et Michelet avec La Sorcière ? Ni en marge de la société bourgeoise, ni des mouvements populaires, participant aux barricades ou aux comités des révolutions de juillet 1830, de 1848 et de 1871, les Romantiques n’ont rien d’ermites. Ils savaient où se trouver. Chez Hugo ou chez un peintre de l’époque, par exemple, Sainte-Beuve avait créé le Cénacle – on y croisait Musset, De Vigny, Nodier, Alexandre Dumas, Balzac et tant d’autres qui ne sont pas passés à la postérité, mais aussi ce prétendu asocial et fou de Nerval. Puis au Petit-Cénacle : Théophile Gauthier, Pétrus Borel et encore Nerval… On s’écrivait des lettres, comme Baudelaire à Hugo, Mallarmé à Verlaine. Mallarmé rencontrait Rimbaud, Manet… Mallarmé recevait tous les mardi, rue de Rome, y venaient Oscar Wilde et Alfred Douglas, Camille Saint-Saëns, Villiers de l’Isle d’Adam, Henri de Régnier, mais aussi un certain Moreas qui aimait se faire appeler Papadiamantopoulos sans doute en hommage à la vague philhéllène – une sacrée petite bande. Décadents, symbolistes ou naturalistes, ils se connaissaient et fréquentaient. Ces coutumes romantiques se sont perpétuées chez les Surréalistes qui ont précisément fait de la rencontre le nerf de leur mouvement, chez les Existentialistes qui aimaient bien causer au café, ou plus près de nous chez Duras rue Jacob qui avait son jour de porte ouverte dans les années 90 (les exemples ici ne sont que très partiels pour illustrer cette sociabilité artistique, intellectuelle et culturelle). Partout et jusqu’au début de notre époque, dirais-je, intellectuels, poètes, écrivains, artistes savaient se parler, se rencontrer, se disputer et entretenir les conditions d’une émulation où se confronter, se répondre, s’interpeller, sans quoi écrire resterait élucubrer. Jusqu’aux années fric, jusqu’au déferlement des technologies du temps réel, jusqu’aux émissions de télé littéraires. C’est là que l’écrivain a été mis ou s’est mis sur les rails d’une carrière individuelle. On s’est parfois vraiment mis à vivre de ses tirages, de plus. Soudain, un grand vide dans la pensée critique, des compromissions assumées, comme le raconte Annie Le Brun avec Du trop de réalité10. Et Violaine Houdart-Merot a le culot de nous expliquer que ce qui nous met dedans c’est le régime de la singularisation vocationnelle des Romantiques ? Voire le désir de se singulariser ? Et lorsqu’elle emploie ce terme, elle ne peut ignorer son histoire littéraire et philosophique en France : de Bataille à Blanchot et sa Communauté inavouable, pour dire la communauté de ceux qui sont sans communauté (les lecteurs, les amoureux…), Blanchot à qui répond Jean-Luc Nancy dans La communauté désoeuvrée et qui formule dans Être singulier pluriel l’articulation communauté / sécrétion de singularités, et de Jean-Luc Nancy arriver à Giorgio Agamben. Agamben de qui s’inspirent en partie les gens du Comité Invisible communauté solidaire et littéraire qui a pris le maquis en Corrèze. La question de la communauté hante la littérature française contemporaine mais ce n’est pas une promotion d’anciens élèves qui va en former une. Reprenons, que veut notre professeur émérite de littérature qui nous entortille avec ce régime vocationnel condamnant l’auteur à vivre en marge de toute communauté à force de se singulariser ? Car personne au sein de ces masters n’ira combattre les singularités de leurs jeunes pousses dont l’éclectisme est vanté ad libitum. Ce qui est dans le collimateur, c’est le fait qu’on soit dans un processus de singularisation (un devenir), de n’être pas déjà fixé sur sa future spécialité littéraire. Relisons :

« …activités qui ont pour visée de répondre à une vocation et à un désir intérieur (tout comme dans les activités spirituelles des ordres religieux ou compassionnelles des médecins), avec un investissement total de sa personne et la conviction d’un don qui s’exerce dans la solitude. »

Qu’est-ce que ce « désir intérieur » ? En existerait-il un « extérieur », c’est-à-dire si je tente de traduire, un désir qui serait tourné vers l’extérieur (les autres, la société) et qui lui serait le bon ? Tandis que celui tourné vers l’intérieur (introspection, conviction du don qui s’exerce dans la solitude), serait le méchant ? Que viennent faire les médecins à vocation dans cette galère du désir intérieur ? Et les moines qui prient pour notre salut ? En revanche, on entend très bien si on place compassion et spiritualité en vis-à-vis de la rationalisation de tous les domaines de la vie. C’est cela qui est visé bon an mal an, l’irrationnel, le destin, le mystère, le chemin sans carte géographique. C’est entendu, les cancres dénués de projet professionnel, les dégénérés du narcissisme qui racontent leurs aventures avec l’écriture et la vie, ces irrationnels-là n’ont rien à faire dans ces filières. Ou bien, on va vous les corriger, vous socialiser tout ça.

L’usage pratique de la littérature.

L’aventure de la pensée, j’y reviens parce que c’est elle que les masters de creative writing à la française sont en train de ramener à un parcours d’éduqués supérieurs, cette aventure d’un auteur, quelle chance garde-t-elle dans un tel panorama ? Cette aventure pour le dire dans de vieux termes d’une quête de soi, qui chez l’écrivain est une quête de l’écriture et qui, c’est ballot, se déclenche souvent à la lecture de d’autres écrivains qui ont laissé filtrer les secrets de chemins de traverse. La question, c’est comment fuir le social, son conformisme morbide, sa monoculture. L’usage pratique de la littérature, pour rappeler la citation en exergue de Nathalie Quintane qui pensait au Comité Invisible, a toujours existé, de façon minoritaire certes, pour ceux qui cherchaient des issues. La quête de soi, cette expression ramène aux origines médiévales du roman, que j’ai évoquées via la série The Affair – origines plus anciennes certes, mais là n’est pas le sujet. L’aventure toujours se mène sur fond d’épreuves et de métamorphoses et elle est dangereuse. On n’en revient pas toujours. Cervantès critique cette quête de soi épique, il en fait la comédie de la métamorphose qui rate ou n’arrive jamais. Ces deux pôles, que je schématise grossièrement, orientent un espace romanesque occidental dialectique. L’humour noir romantique a jailli comme l’éclair de leur confrontation. Les auteurs qui marquent la littérature au XXe siècle, que font-ils ? Proust et le grand récit autofictionnel d’une aventure de vie d’écrivain, Joyce et son Ulysse, Breton avec ces trois récits Nadja, Arcane 17 et L’Amour fou ? Et Freud leur contemporain qui met en place une pratique où chacun puisse se réapproprier son récit  et inventer sa vie ? Ils donnent des antidotes à la massification, à l’uniformisation et à l’appauvrissement culturel, à la répétition. Ils mettent en regard la société et son extériorité inassimilable, refoulée, son autre qui fournit ce travail de sape du négatif. Or, à partir du moment où le récit des quêtes contemporaines de soi est suspecté de « désir intérieur » irrationnel, que reste-t-il sinon une littérature domestiquée et qui domestique ? Une littérature « qui fait le lien » pour jargonner à la mode et donc le « bien » ? Une littérature d’éduqués supérieurs pour éduqués supérieurs plus ou moins poético-artistique, ou à l’inverse documentaire, prétendument objective, une littérature qui « répare les vivants » comme je l’ai lu quelque part au sujet d’un nième récit sur les attentats du 13 novembre 2015 paru à peine un an après, une littérature puritaine. L’aventurier Cendras peut aller se rhabiller et Hervé Guibert faire ses blagues ailleurs. Ceux à qui l’ont prêtera le statut d’auteurs publiés n’introduiront aucun virus critique, qu’importe leurs invocations. Dix ans d’une telle production de nouveaux auteurs, et ce sera leur littérature qui servira de modèle, ils auront « réussi » à l’université, petites boîtes petites boîtes toutes pareilles, ils seront à leur tour enseignants en master de création littéraire, et la littérature ne représentera plus un espace autre, sauvage, un dehors avec lequel la vie à l’intérieur du bocal social pourrait éventuellement se dialectiser. Remarquez, on y est presque.

Nous y voilà.

Tous les rêves d’écrire réduits à des potentialités professionnelles réalistes et les mystères de la création à des thèses de doctorat, celle de Violaine Houdart-Merot et de ses épigones à venir, non sans une inquiétante manipulation méphistophélique dans les coulisses. S’il n’y a plus de créateur, il y a bien un pacte à l’entrée dans le master ; c’est le master qui donnera les clés des codes de la création à ces étudiants assignés à la place de petits Faust appliqués, et qui sait ?, peut-être déjà avec un crédit bancaire sur le dos ? Voilà l’écriture socialisée. Les dés me semblent jetés à partir du moment où les milieux les mieux armés intellectuellement se laissent emporter par la tempête du progrès, dans une sorte d’ivresse sans conscience : « Cette tempête l’emporte [l’Ange du nouveau]vers l’avenir auquel l’Ange ne cesse de tourner le dos tandis que les décombres, en face de lui, montent au ciel. Nous donnons nom de Progrès à cette tempête»11, nous prévint Walter Benjamin, bien en vain.

1 La création littéraire à l’université, p. 19.

2 Entretien avec Christiane Chaulet Autour, 21 décembre 2018, http://www.diacritik.com : « Si la France a un tel retard, c’est du fait de la sacralisation de la littérature particulièrement paralysante. »

3 Entretien avec Christine Lecerf, 15 août 2019, Le Monde site web.

4 Interview de Violaine Houdart-Merot sur le site de diacritik.

5 p.55

6 Nathalie Heinich, L’Elite artistique. Excellence et singularité en régime démocratique, Gallimard, 2015.

7 p. 20-21, La création littéraire à l’université.

8 Daniel Wilhem, Les Romantiques allemands (Ed. Seuil, Coll. Ecrivains de toujours, 1980), p. 15-16.

9 Ouvrage précité, p. 65.

10 Ed. Stock, 2000.

11 « Concept d’Histoire », thèse 9, traduction française de Walter Benjamin.

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