Course contre la montre

Faut-il s’en faire ? Bien sûr, mais en même temps Hollande et les pouvoirs qu’il représente et / ou sert ont joué un coup d’avance. Nous sommes dans un lugubre théâtre d’ombres dont les marionnettistes se situent entre Bruxelles, Berlin et le Luxembourg (voir ma chronique de Grèce « L’Europe mystérieuse »). Ils savaient bien l’effet mécanique de l’UE sur des pays qui ont une tradition de gauche anti-fasciste ou extrême-droite comme la Grèce, l’Espagne, le Portugal ou l’Italie. L’effet de faire ressurgir des gauches renouvelées et contestataires tandis que s’effondrent mécaniquement les partis socialistes pour avoir collaboré à la confiscation de la démocratie par l’UE. On me dira oui mais ce serait plutôt une poussée xénophobe, là. Oui et non, la nouveauté ce n’est pas cette poussée-là mais celle d’un vrai parti de gauche en France. Et c’était prévisible. Partout où les politiques austéritaires ont accompli leurs basses oeuvres, des gauches ressurgissent. Oui, mais la Hongrie ? La Pologne ? L’Ukraine ? La République Tchèque ? Je répondrais que dans ces pays les traditions historiques de gauche ont été assassinées par le communisme stalinien et pas seulement au sens figuré. En France, cette tradition, c’est un terreau où subsistent des racines sous terre prêtes à repousser si le climat est favorable comme les mauvaises herbes sauvages. Emmanuel Todd répond à Daniel Schneidermann qui lui demande : « Mais enfin, l’Ariège, pourquoi l’Ariège est-elle majoritairement France Insoumise ? Il n’y a pas d’ouvrier là… » Todd répond que l’Ariège avait voté à 90 % Front Populaire en 1936. Il rappelle au passage que le vote FN n’a pas forcément à voir avec la condition ouvrière ni avec la désindustrialisation mais d’abord avec le racisme. Dois-je faire un dessin ? Les classes populaires ne sont pas plus racistes que les autres.

Donc était prévisible l’effet mécanique de l’application des traités, sous forme d’une poussée de mouvements de gauche renouvelés, sortis de la rhétorique marxiste exclusive et capables de réinventer leurs analyses, de se ré-approprier leur pays tel qu’il est – désindustrialisé, en danger écologique majeur, soumis de force à une idéologie particulière une fois pris dans les griffes de l’UE dont une image pourrait être nos centre-villes gentrifiés et parés des mêmes tramways et boutiques de fringues ou d’opérateurs téléphoniques, des mêmes gares TGV. Une idéologie que j’apparente à un nouveau fascisme insipide, incolore, inodore, gagnant peu à peu avant tout les consciences et les modes de vie.

Un peu de sciences-politiques.

Que je tente ici d’expliciter comment extrême-droite et fascisme se distinguent tout en se croisant, même si pour la gauche, les deux correspondent en effet à de l’extrême-droite. L’extrême-droite se constitue de mouvements idéologiques assez variés qui s’agglutinent parfois dans un parti et qui ont pour principal point commun la haine de l’autre et le projet d’un retour à un passé fantasmé, traditionnel, pourquoi pas folklorique, souvent quasi bucolique, du retour à une identité culturelle singulière, essentielle, et qui aurait été défigurée. Le fascisme, lui, est lié à l’apparition d’un homme providentiel (meneur, guide) qui porte une idéologie unifiante, dont il est l’émetteur et l’inspirateur premier. Qui s’appuie sur un mouvement de masse. Cette idéologie est celle d’un « nous » qui se reconnaît dans l’image futuriste d’une société ordonnée, en ordre, à venir, en marche, une société joyeuse et nouvelle, expurgée de ses mauvais éléments, ou dont les mauvais éléments auront été rééduqués. Une utopie d’une société sans conflit, ultra moderne, où l’homme nouveau peut tout et où la famille, le soin porté à la famille et au progrès est au centre de l’existence. A tel point que la politique devient une activité inutile. Tout le monde marchant du même pas, plus ou moins forcé, pour finir même par être carrément interdite. De ce côté-là, il y a un expansionnisme atavique, tant cette nouvelle société, cet homme nouveau, souhaite en finir avec les particularismes locaux. Pour le bien de l’humanité, elle propose son empire sur tout à chacun et a tendance à constitué des empires véritables. L’exemple actuel frappant est la Turquie emmenée par Erdogan. En revanche, il n’y a pas d’homme nouveau dans l’extrême-droite et ses militants sont de droite affirmée, jamais apolitiques, ils sont conscient d’appartenir à de l’extrême-droite donc. L’extrême-droite ne surgit jamais comme une nouveauté mais plutôt comme l’inflammation de foyers déjà existant. Enfin les extrême-droits ne sont pas expansionnistes ni impériales mais dans un retour au cocon national. Une part de l’extrême-droite française avec Occident était pan-européenne et à propension fasciste, même si elle se fond aujourd’hui dans le Front National. Ici pas besoin de l’adhésion massive des citoyens à une discipline de vie, pour imposer de force ce retour, mais juste une bonne poigne qui finit en régime autoritaire voire dictatorial, patronal, patriarcal. Comme on a beaucoup parlé du nazisme de notre sinistre extrême-droite, que je dise qu’à mes yeux, le nazisme historiquement est plutôt futuriste malgré son amour des costumes bavarois. Tout le monde aura compris. A ce compte, il n’est pas exagéré de voir dans l’UE un nouveau fascisme, et dans Macron qui a des rêveries royalistes à ses heures perdues un homme providentiel dont l’espèce pourrait se répandre dans les pays récalcitrants si l’expérience française réussit. A voir. Dois-je préciser que ces deux formes de politiques, l’une qui va en arrière et l’autre de l’avant constituent les deux faces du même cauchemar ? Celui de la négation voire de la détestation du réel et de ses multiples différenciations, de ses antagonismes qui réclament le fait politique, qui s’expriment dans des mouvements politiques pour dialoguer dans une dialectique et des luttes. Et ajouter que la tradition politique en France à l’extrême-droite de l’échiquier est bien d’extrême-droite contre-révolutionnaire et non fasciste (le Vichysme avec son « travail, famille, patrie », son côté provincial, était avant tout une politique de retour à l’ordre ancien perdu via la Révolution française) ? La seule chose qu’ont en commun fascisme et extrême-droite, c’est moins la xénophobie (remarquons la xénophobie européenne de fait qui visent les étrangers que sont nos réfugiés et comment l’UE s’accommode de la maltraitance, du fichage et du parquage en « camps » des dits réfugiés sans parler du sort réservé au Roms pleinement européens mais encore traités comme sous le nazisme d’êtres vivants de seconde zone) que le coup d’Etat et le mépris du cadre démocratique. En ce sens, il me semble que ce que nous vivons actuellement en France est plutôt du côté du coup d’Etat, du coup monté eurocratique, que du côté de l’extrême-droite qui cherche à s’insérer vaille que vaille dans le cadre démocratique à force de marketing et de relookage, qui n’a de cesse de montrer patte blanche pour « rassurer » son électorat, pour sans doute dans un second temps virer à un régime musclé… Bref, là, coup d’Etat contre coup d’Etat, l’extrême-droite a été prise de vitesse.

Course en sacs.

Devant donc la probable apparition d’une gauche renouvelée en France, prévisible dès 2014 notamment à travers l’effet spectaculaire de l’événement grec, étant donné la pugnacité de Jean-Luc Mélenchon et de son mouvement des Insoumis, une stratégie de course de vitesse a été décidée. Si cette poussée de la France Insoumise n’était pas certaine – cela dépendrait de l’intelligence de la campagne des PHI -, elle était possible. Pour le système, c’était l’apparition d’un virus incontrôlable puisque défini par l’immunité au système – bien plus forte d’ailleurs que du côté de l’extrême-droite qui se laisse médiatiser et dé-diaboliser en toute tranquillité. La brutalité de la réaction du système devant ce virus PHI a consisté non pas à convaincre un électorat propice aux PHI de revenir vers l’amour du rêve européen en le vantant sur tous les tons, qu’à humilier cet électorat, pour dégoûter de s’y adjoindre. Le fascisme c’était l’épigone de Chavez, l’ami de Poutine, le complice des crimes de guerre de Bachar El Assad. On aura tout entendu de ce côté-là, histoire de noyer les dizaines de milliers de gens venus aux meeting, sous des amas de contre-vérités. Mais dans l’entre-deux tour où nous sommes, on peut compter sur le « système » (je fais vite) pour connaître son ennemi viscéral, soit cette gauche porteuse d’une alternative, et pour viser son talon d’Achille qui est à mon sens aussi sa qualité majeure, son immunité à tout fascisme. Et la singularité de cette gauche renouvelée poussant sur le terreau de la tradition de gauche française précédent le marxisme, c’est d’être plurielle, c’est de fédérer différentes histoires de la gauche, différents mouvements militants, politiques, dont le pluriel dit les nuances mais aussi les différences en dialectique. Par exemple, l’électorat PHI plus axé sur la critique implacable de ce qu’est l’UE sera particulièrement sensible au thème de l’insoumission, tandis que la part plus axée sur le social ou la lutte contre l’extrême-droite sera au créneau contre Le Pen, peu importe s’il faut d’abord se soumettre et voter Macron. Je laisse de côté l’électorat résiduel qui a persisté à voter socialiste derrière Hamon quand tous les signaux étaient envoyés à l’électorat socialiste pour se jeter sur Macron, comme le rôle de Hamon, mais je lui attribue le même pluralisme et le même désir dialectique (à l’électorat, pas à Hamon qui a soit volontairement participé à piéger cette part de l’électorat incapable de voter Macron pour en priver les PHI, alors que s’il avait laissé Valls mener son chemin, cela aurait diablement gêné Macron, soit qui est tombé la tête la première dans ce piège grossier qui consistait à l’éliminer du PS. Son devenir politique donnera la réponse à cette question. Au passage, le PS vient de liquider son altérité, qui était rocardienne, soit et Valls et Hamon. Le mentor des Rocardiens, Alain Bauer, ne s’y est pas trompé, en apportant son soutien discret au volet sécurité du programme L’Avenir en commun des PHI).

Le principe des PHI dans ce combat contre les idées frontistes a été de ne pas diaboliser les électeurs réceptifs, de ne pas se mettre avec « ceux » qui les rejettent avec véhémence et arrogance. On peut faire des mines de dégoûtés devant cette stratégie – mais comment, vous parlez avec et à des électeurs du Front National? – mais à un moment, il faut s’interroger sur la pertinence d’enfermer des électeurs dans ce parti, ce qui veut dire l’acceptation qu’ils y restent et donc que forcément avec le temps, leurs rangs grossissent ou qu’on ait à co-habiter avec 20% d’abrutis soit autant de « suspects ». Dans cet entre-deux tour, le système politico-médiatique choisit clairement de culpabiliser les abstentionnistes de gauche (ou ses votes blancs ou nuls), plutôt que de s’adresser aux électeurs du Front National sans parler de ceux de Fillon, une droite bien dure celle-là. N’est attaqué que comme une formalité le Front National et ses leaders sans aucune attention à leur électorat si bien que ces attaques sont grossièrement contre-productives. On n’attaque pas les racistes et les homophobes en leur disant que c’est mal – ils le savent – mais en dévoilant que le monde ancien et tranquille qu’il regrette n’a jamais existé, puis en rappelant les fondamentaux de la république française, soit la Révolution française… sauf si on n’est porteur d’un fascisme qui ne s’y reconnaît pas plus car ces fondamentaux fondent en France la gauche. La gauche opposée à la droite, contre-révolutionnaire avérée ou déguisée avec le temps en droite bonapartiste, puis en Versaillais, puis en adversaire de la laïcité, bref qui ne se résout qu’à contre-coeur à la démocratie et à la souveraineté populaire.

A-t-on trié dans la Résistance entre communistes et gaullistes ? Non, le combat contre la « bête immonde » souda les Français dans le rejet total de tout ce qui était extrême-droite tombant dans l’inavouable – la Grèce est intéressante pour voir que les grandes puissances ont choisi en 1946 de rétablir les Collaborateurs donc l’extrême-droite d’alors pour contrer le communisme. On voit bien que dans cette mobilisation médiatique contre les abstentionnistes, on est moins dans cette résistance à l’extrême-droite que dans un tri entre les bons PHI et les mauvaises têtes. Souvenons-nous que la présidence Hollande nous a concocté de rester sous état d’urgence au moment des élections, tout en faisant voter des lois scélérates et liberticides, ce qui vent dire que des milliers de militants anonymes sont actuellement interdits de manifestation (encore pour le 1er mai, des militants Antifa se sont vus interdire de sortir chez eux, c’est dire où elle l’ennemi) quand ils ne sont pas sous contrôle judiciaire dans des situations rendant très difficile de conserver leur travail, et ne parlons pas des assassinés de la République dont les assassins sont blanchis (mais il est vrai que les individus de la sale besogne au fond n’étaient pas les commanditaires, ils n’ont agi qu’aux frais du système qui ne peut les compromettre sous peine de perdre ses hommes de main).

Chaud bouillant.

A vrai dire, ce débat chaud bouillant entre voter et ne pas, est axé sur ce tri entre ceux qui se soumettent au camp du bien et ceux qui résistent à l’injonction de voter. Refuser de voter pour Macron (parce qu’il l’a bien dit, et je vais y revenir, que toutes les voix qui lui seront données seront considérées comme pour son programme et sa personne) c’est refuser de jouir du double bind scandaleux que le système a organisé comme l’atteste une interview d’un proche de Macron dans un journal anglais d’il y a quelque temps – ils souhaitaient l’affrontement avec Le Pen. Pourquoi dis-je « jouir » ? Parce que le lendemain du premier tour, le spectre du Front National s’est dressé devant les consciences et alors, tout s’est dit… dans une confusion de l’extrême-droite associée à un fascisme là où il aurait fallu retenue et analyse détaillée, car comment mieux combattre la bêtise qu’avec de la pensée, de la dialectique ? Puis, on ne combat pas son adversaire en le prenant pour un autre. On peut avoir une extrême-droite antisémite et négationniste mais pas futuriste. Comme on peut avoir un fascisme apparemment pas xénophobe si on considère que les rafles de réfugiés, leur traitement insane, etc, ce n’est que marginal.

Viol des consciences.

Todd a eu cette expression concernant les Insoumis qui s’apprêtaient à voter malgré leur désir de ne pas participer à la mascarade générale, il a dit que Macron leur faisait subir « un rituel de soumission ». Un viol autant dire si l’on entend ce que sexuellement cette expression peut aussi vouloir dire dans un ordre sado-masochiste. La déclaration du Jean-Luc Mélenchon le soir même du premier scrutin mit immédiatement des mots comme pour panser les blessures qui allaient se produire (http://melenchon.fr/2017/04/23/6876/). Elle était très écrite et la dernière phrase en est souvent escamotée, il en appelle à la liberté de conscience de chacun, il a confiance dans le fait que chacun saura quoi faire en toute conscience. D’où qu’il ne donne aucune consigne sauf celle du tabou du vote d’extrême-droite – qui est à mon sens la seule erreur commise peut-être, car cela s’entend que l’on ne peut s’apparenter à PHI et se produire dans de l’extrême-droite. Pourquoi en appelle-t-il à cet argument de la conscience et des « caractères » ajoute-t-il ? Parce que qu’il le sent, ce qui s’opère c’est un viol de l’électorat. Rien à voir avec 2002 où Chirac était un homme politique connu, de droite, pas trop versé dans l’OTAN, l’homme d’un parti inscrit dans l’histoire de la Vème République, même si bon. C’est tout de même sous sa présidence que le non aux Traités eurocrates s’est énoncé. Un viol de l’électorat, donc, maintenant. Déjà que plus de la moitié des premiers électeurs de Macron ne l’ont pas fait pour lui mais pour ce fameux « vote utile » si pervers, puisqu’il pervertit l’expression de la volonté générale nationale en se nourrissant de la peur. Peurs du FN, peur de sortir de l’UE. La peur et le rituel de soumission, ça va ensemble dans ce qu’on appelle un viol. Au point que les violeurs arguent à l’envie que leur victime était consentante, que même elle a appelé le viol. Il suffit de regarde ce qui a été fait aux Grecs après leur OXI héroïque et magnifique pour comprendre cette rhétorique du viol et de l’expiation collective infligée pour ne pas s’être jeté à pieds joints dans le feu eurocratique. Et on sait que les victimes sont traumatisées parce qu’elles estiment que oui, une partie d’elles, inavouable, en a jouit quelque part via le fantasme. Ceci aussi on le voit en Grèce où mordicus, on continue dans une partie de l’électorat certes minoritaire à espérer dans Tsipras pourtant repenti de force – et en Grèce, on sait ce que sont les repentis (lire ma chronique L’Europe mystérieuse sur diacritik.fr qui fait le lien entre les camps de rééducation et l’UE). C’est peut-être parce que ce qui me constitue, le trauma premier dont j’ai dû me sortir pour trouver mon « je », mon sujet propre donc (enfin j’espère), est de l’ordre d’un viol, que je suis particulièrement réceptive au climat de peur qui s’est déchaîné et tout autant rétive. Parfois j’ai la sensation que des camarades jouissent de cette peur comme devant un film d’horreur et même ils devancent leur angoisse en anticipant les séquences qu’ils décrivent à l’envi. Passons sur la promptitude à mélanger le Front National avec le phénomène Trump, Trump étant d’une extrême-droite post-moderne qui porte un super Macron au pouvoir, sans parler des hauts-le-coeur devant le Brexit tellement arriéré n’est-ce-pas. Pourtant, ils sont souvent des esprits affermis, ces camarades, capables de penser avec l’Histoire, de discerner ce qui est nouveau et ce qui est de tout temps. Mais devant l’épouvantail agité, ils ne voient pas qui l’agite, de quelle nature est ce qui l’agite. Ni ce que cet agitateur cherche à obtenir d’eux, soit un consentement forcé, dont ils ressortiront quel que soit le résultat, lessivés, à genou.

Avant le 7 mai, donc en ce moment, il y a beaucoup ce débat de « nous on fait le sale boulot pour vous, les abstentionnistes » mais après « nous on aura les mains propres ». Sauf que la question n’est pas dans les mains sales ou propres sinon dans la question sartrienne de la philosophie de l’existence, mais dans comment on se tient dans une résistance si l’on s’est prouvé à soi que la peur était ce qui nous dictait ses logiques ? Curieusement, les tenants obstinés du refus de donner leur voix s’ils sont accusés de désunir la gauche, éprouvent, eux, chaque jour la sensation de se rejoindre, de se sentir vraiment ensemble dans un bloc de résistance. Un peu comme dans les vraies Résistances, l’on ressent une camaraderie spontanée qui fait nous porter assistance de bon coeur. Si bien que ressentant cela, je ne puis plus culpabiliser ceux qui donneraient une victoire historique à la créature du système – avec le danger de surcroît de voir la créature échapper à ses apprentis-sorciers. Je préfère leur dire que demain, mon courage et celui de quelques autres aura constitué un socle, où ils pourront retrouver courage justement à notre image. Car l’abstention et le vote blanc ou nul pour la première fois va prendre un sens politique fort, celui d’une capacité à résister aux délires du système comme à ses coups de pocker et ses manipulations de l’opinion. Et plus ils seront forts, plus d’une part ceux qui auront « craqué » sentiront quelque part que dans ce viol qu’ils ont subi, il y a eu des témoins, des regards, que le viol ne pourra pas être dénié. D’autre part, l’extrême-droite, elle, saura qu’il existe une force bien trempée qui n’a pas voté pour elle, vraiment pas, et qui critique le système sans faux-semblants, et qui n’a pas peur de l’épouvantail dont elle joue le rôle à merveille. Et même, que cette force est prête à de vrais combats, de vraies résistances, forte de ce caractère bien trempé. C’est tout l’enjeu de la résistance à la peur.

Comment je sais que le Front National ne peut pas gagner ?

Là, un peu de politologie. Le FN est un parti minoritaire qui fait le plein de ses voix au premier tour. Cela se comprend. Ce n’est pas un pas qui se franchit allègrement et c’est un pas qui vous met de l’autre côté de la barrière et qui vous enferre dans des discours tout de même en boucle et rasoirs. C’est plus facile d’hésiter entre Fillon et Macron ou le PS et la FI, que d’hésiter entre Macron et le FN ou rien ou le FN (ce qui peut arriver). C’est un passage à l’acte qui coupe, qui ferme, qui devient un inavouable sinon dans un entre-soi étouffant. Puis, franchement avec ses thématiques de « tous pourris » et « c’est la faute aux autres », le FN a eu de quoi exploiter un électorat très en colère, bien avant le premier tour. Or, sa place de second est considéré par son appareil comme un échec. Au second tour en 2002, le candidat du Front National n’a progressé que de 730 000 voix et moins d’1% avec une participation en hausse de 8 points soit de 3,336562 millions de voix. Au premier tour, 47% des électeurs avaient fait un autre choix que Chirac ou Le Pen. Autrement dit, dans un contexte similaire où environ 55% des électeurs n’ont choisi ni En Marche ! ni le FN, même en admettant un vote provocateur par exemple en réaction au spectacle déplorable des médias qui perdent tout sang-froid pour attaquer Mélenchon ad libitum, s’ajoutant au premier volume des voix du FN, comment ce dernier arriverait-il à concurrencer ne serait-ce que le volume des voix de Macron du premier tour ? Sauf tour de sorcellerie pour enchanter plusieurs millions de nouveaux électeurs en quelques jours.

La peur ou l’effroi sont largement attisés par les médias dont on sait à qui ils appartiennent dans notre beau pays tellement amoureux de la liberté de penser qu’il figure en 45e position mondiale pour le classement de la liberté de la presse. Je précise. Macron est leur candidat, Macron ayant activé oeuvré pour la concentration de la presse dans quelques mains comme celles de Drahi, mais c’est un détail. Il est leur candidat bien au-delà dans une sorte d’entre-soi des hors-sols, des gens heureux entre eux qui ne peuvent sentir tout ce qui vient de ce qui est populaire et sans honte, notamment une langue et ses accents (remarquez, Mélenchon a conservé son accent et jalousement ainsi que sa langue verte, son goût des poètes issus de résistances, son ancrage dans la culture) qui ne soit pas plastifiés dans une novlangue. Ces médias qui pourraient en appeler à des politologues ou à des sociologues travaillant sur le vote d’extrême-droite, bref qui pourraient enquêter (non pas sonder) sur qui pourrait voter extrême-droite à un second tour et qui ne l’aurait pas fait à un premier. Au lieu de quoi, nous sommes servis de Unes effarantes avec le portrait jovial de la leader du FN comme celle du 27 avril 2017 de Libération sous-titrée : « 50,25% » sans même de point d’interrogation. Quand j’ai vu ça à mon kiosque d’Egine, malgré mon caractère hyper trempé, j’ai failli tomber à la renverse.

J’entends enfin que mieux vaut une large victoire de Macron pour sortir le FN du jeu politique. Comme si on pouvait en un claquement de vote guérir ce mal absolu. Le FN même grand perdant ne perdra pas ses voix du premier tour aux législatives. S’il montait autour de 45 ou 49%, cela ne serait qu’un leurre, et un leurre parce que l’abstention et les votes blancs ou nuls surnuméraires auront été contre lui, pour le coup, de façon certaine. Il pourra bien claironner, il se le tiendrait pour dit.

Si je tente ici d’apaiser les esprits, notamment les esprits de gauche, c’est pour les rassembler, qu’ils concentrent leurs énergies, ne s’épuisent pas dans ce cirque médiatique. Ils sont jetés bien malgré eux dans l’arène, ils s’entendent demander de jouer les acrobates, les funambules et les montreurs de fauves, alors qu’ils n’en ont pas les techniques, si bien qu’ils sont transformés en clowns du système. Pourquoi le moment est à rassembler ses énergies, à garder la conscience claire, libre, secrète également, je veux dire dans son secret intime, de soi avec soi, sinon que demain, le vrai coup d’Etat eurocratique en train de se dérouler sous nos yeux incrédules – tellement c’est gros qu’on n’y croit pas – va requérir bien plus de courage et de tempérament que celui que ce second tour appelle. Courage à nous tous et sang-froid.

Mari-Mai Corbel. 4 mai 2017. Athènes.