« Comme je dis toujours, on peut comparer l’intermittent du spectacle au militaire. Le militaire, son boulot c’est quoi ? C’est de faire la guerre. Or, la plupart du temps, qu’est-ce qu’il fait ? Tout comme nous autres, il répète sa guerre ! Sauf que lui, il de la chance, personne ne remet en cause la rémunération de ses répétitions & et voilà. »

Didier Super, sur le site du Point. 

cfontaine-2-0b204

J’ai la rage. Une forcenée dans une cage insonorisée. 2003-2014, onze ans de travail pour creuser mon « sujet », onze ans de luttes pour tenter de vivre de ce que je fais. Juillet 2003 : mon premier festival comme critique, pour Mouvement. Déjà me scandalise la réaction des grands patrons de la scène qui veulent discuter avec le patronat. Vraiment, ils rêvent ou bien ils flippent pour leurs subventions… Rampeurs professionnels… Immédiatement, à la mesure de mes moyens je m’engage. 2014 : 47 ans et toujours payée au pourboire, bien que l’on n’a cessé de me dire que mes textes étaient vraiment super, qu’on pouvait travailler avec, etc., et tout ce temps je n’ai vu que s’effondrer les budgets de création (ah, 2007 cette merveilleuse photo de famille prise à l’Odéon, montrant les patrons de la scène tous unis contre la baisse de leurs subventions qui évidemment était programmée comme suite de l’attaque du régime de l’intermittence… ).

Tout ce temps, j’ai vu donc la prévisible raréfaction de la subvention à la création où j’aurais pu comme dramaturge avoir ma place, tandis que s’asséchaient aussi les budgets de communication où j’aurais pu encore aussi avoir une place, par exemple en écrivant ces fameuses plaquettes de saison qui la plupart du temps sont à pleurer et sont déjà une prise de pouvoir sur l’art et une excuse très souvent. Et maintenant que je deviens artiste dans la droite ligne d’un mouvement qui pour moi vient du même endroit quand j’écris une critique, quand je suis dramaturge ou quand je fais du rédactionnel, s’effondre la perspective d’un jour entrer dans l’intermittence.

Et pendant cet assombrissement complet de la perspective, je dois supporter d’entendre les monceaux de stupidités déversées chaque jour sur le sujet. Encore ce soir aux Hivernales, dans la file d’attente, deux programmateurs de danse ricaner sur les artistes payés pour être chômeurs… Les voix genre très sûres d’elles, sachant de ce qu’il retourne alors que les propos trahissaient une invraisemblable ignorance du dossier de la part de professionnels qui si rien n’était fait n’auraient bientôt plus d’artistes à programmer… Ou peut-être qu’ils sentaient que leur pouvoir allait encore grossir et ça les faisait déjà bander ou mouiller… Allez savoir, la folie se loge partout où elle peut par les temps qui courent…

29122012755-dcbb8

Même quand Huster défend sans condition à RMC la lutte des intermittents contre un perfide speaker venu ahaner le ricanement implicite contre ces artistes qui ne veulent pas être comme tout le monde, le voilà-t-il pas qui lâche : « Je supplie la société de continuer d’être généreuse avec les artistes ». Mais la société n’est pas du tout généreuse avec les artistes, à moins de considérer que le fait de tolérer les activités artistiques est mieux que de les censurer carrément en les répartissant entre des camps de travail obligatoire, des hôpitaux psychiatriques, voire la prison pendant qu’on y est pour les punir de vouloir jouer au-delà du temps autorisé dans l’enfance. Je rappelle que tous les fascismes ont interdit les spectacles, même de cabaret populaire (dans la Grèce dans les années 30 en proie à un fascisme, le rébétiko est né dans des cafés clandestins car il était interdit de boire, de chanter et de danser ; dans l’Espagne de Franco, je crois savoir que c’était à peu près le même topo). Aujourd’hui, le salaire moyen de l’intermittent tourne autour de 900 euros. Est-ce une générosité ?

Ce n’est pas difficile de se pencher sur ce dossier et de voir que les comptes de l’Unedic sont trafiqués par le Medef à des fins politiques très brutales et à peine dissimulées. Sinon pourquoi ouvrir ce front ? Pourquoi faire tout de tintouin pour 3% des chômeurs que sont des intermittents et qui ne touchent que 3% des allocations versées tandis que la moitié qui cotisent ne touchent rien. Si le déficit des annexes 8 et 10 s’élevait à un milliard, le déficit de l’Unedic serait de 33 milliards : or il n’est que de 4 milliards au maximum. La société ne donne rien, là. On parle de 320 millions de déficit (c’est une comptabilité analytique car dans le régime interprofessionnel le principe de solidarité fait qu’on n’affecte pas des cotisations à des indemnités, c’est-à-dire les intermittents cotisent comme tous le monde à une caisse générale), et selon les propositions du comité de suivi qui est depuis 2003 formé de parlementaires, de plusieurs représentants syndicaux dont ceux de la coordination des intermittents et précaires d’Île-de-France (Cip-idf), l’on pourrait indemniser mieux plus de personnes en réalisant 150 millions d’économies. Une proposition de loi a été torpillée du temps de Sarkosy bien que soutenue par des parlementaires de droite en ce sens. Ce que le Medef sait très bien mais dont il ne veut certainement pas entendre parler. 

En 2003, l’on ne le savait pas compter, mais déjà on culpabilisait. La plupart des artistes et techniciens s’estimaient trop heureux, et se trouvaient même, oui, quand même un peu privilégiés. Désormais que le salaire moyen de l’intermittent est de 900 euros comme je l’ai dit, et cela au prix de galères interminables, rares sont ceux qui se pensent avantagés par rapport à la population en général. La liberté de choisir son employeur (il y aurait à dire d’ailleurs là-dessus quand l’on sait comme chacun est à l’affût des contrats et quels phénomènes de séduction régressifs cela engendre), et éventuellement dans ce cadre de faire un travail qui soit une partie de plaisir, est largement compensée par les affres quotidiens liés à la paperasse, à l’angoisse de savoir si tel engagement va marcher, sans compter les petits soucis liés à l’obtention de budgets de production quand on est impliqués dans la création. C’est ça la différence d’avec 2003, où chacun se disait qu’il arriverait à passer entre les gouttes, en fait. Chacun savait bien que son train de vie allait chuter mais quand on n’a que l’amour… Maintenant, si chacun a bien compris que la manœuvre du Medef n’est pas de supprimer les annexes 8 et 10 (encore que sait-on jamais ça pourrait passer du premier coup avec ces socialistes complètement verreux…) mais de signer un compromis où « sauver » ces annexes reviendra à les rendre encore plus impraticables et à en exclure la plupart des artistes et techniciens encore dedans. Si chacun a appris depuis 2003 à compter les millions de l’Unedic et à étudier la question d’un peu plus près – bien que pour tout tempérament artiste les questions comptables soient du chinois -, c’est la culpabilité qui a évolué.

29122012740-2-60475

Le travail de sape lancé en 2003 contre les artistes et les techniciens a fait son oeuvre. Quand Chéreau, figure emblématique d’un renouveau du théâtre, a dit en août 2003 dans deux interviews que les artistes qui étaient de vrais artistes (autant dire ceux qui avaient des « couilles » et cette expression délicate à cette époque s’est entendue dans la bouche de Bartabas, également positionné contre l’annulation du festival) s’en tireraient toujours, il n’a pas fait autre chose que de laisser entendre qu’un artiste, il était normal qu’il crève neuf fois sur dix. Soit il était excellent, soit il devait mourir. Lui qui venait d’une famille pauvre et inculte, qui avait commencé dans un lycée miteux du fin fond de la province savait de quoi il parlait, n’est-ce pas… Non, j’ironise, car il venait d’une famille de bourgeois intellectuels parisiens dont le père était peintre et il fit ses premiers pas sur le plateau à seize ans dans le joli petit théâtre du lycée Louis Le Grand à Paris. Passons. Mais son camarade Jean-Pierre Vincent qui venait du même lycée et qui commença sur le même plateau me semble dans le temps plus honnête. Il reste que la parole dévastatrice de Chéreau a ouvert les vannes à un mépris implicite dans les rangs mêmes de ceux qui vivent des artistes : programmateurs, gestionnaires de salle, directeur de théâtre ou de communication dans un théâtre, experts de la DRAC et même les critiques – qui font tout pour cacher qu’ils valent encore moins qu’un intermittent côté paie, hormis les quelques salariés d’hebdomadaires nationaux, et encore, faut voir comme ils se voient manger année après année, perdre leur poste, perdre leur espace d’expression. Un mépris qui passe par aussi une anxiété de légitimité : ces professionnels ont besoin de prouver qu’ils ont un savoir, un métier, parce que quand même eux ils ont de vrais salaires et souvent des CDI et, alors comme dans le fond, ils ne travaillent pas tellement le regard, ce qu’ils entreprennent, c’est de devenir des juges, donc des profs puisqu’ils n’y a pas de droit de l’art. Il y a d’ailleurs une inquiétante apparition depuis quelques années des concours : genre le théâtre de la Ville qui vous propose dix minutes pour faire les singes ou la pratique du speed dating, encore autre chose…

1619296_692334160809332_1075105387_n

Téléchargé par Gaël Depaw sur fb le 3 mars 14.

La rage. J’ai la rage. Courageusement, farouchement, les indiens artistes et autres peaux rouges techniciens ont tout fait pour rester dignes mais ils ont été atteints. Parce qu’ils sont sensibles, c’est leur métier dirais-je de l’être, c’est leur seul métier. Ils ont été atteints comme moi qui me réveille aujourd’hui en disant « non et non ». Ils ont été atteints car tout ce petit personnel qui gère le spectacle a profité de l’aubaine qu’était la fragilisation des artistes via la réduction des droits de l’intermittence en 2003 pour les asservir davantage, voire les humilier, et leur apprendre à mendier. Privé de droits de chômage, les artistes devaient absolument trouver des productions payées par les institutions pour survivre… Ce qui a d’ailleurs donné un léger coup d’arrêt à l’innovation des formes ou disons l’a cantonnée à un petit périmètre de quelques lieux amis sans grande contamination du réseau de la décentralisation théâtrale et chorégraphique. Quand on voit comment des programmateurs de théâtre (et parmi les meilleurs, c’est-à-dire ceux qui font une programmation plutôt sensible à la création de formes et donc à des paroles singulières) traitent les artistes… Ces innombrables appels qu’ils laissent sans réponse… Ces phénomènes internes de mondanités grotesques au bar des théâtres qu’ils entretiennent à loisir, souriant à l’un à jour, oubliant de   le reconnaître un autre jour… (Et ensuite, au bar, le commentaire de la victime qui s’épanche, humiliée…). Et cette petitesse de la critique (mais d’où ça sort ? Qu’est-ce que font ces gens-là ? ) qui laisse les artistes sans regard, sans retour fécond, avec juste une distribution des prix qui en fait des élèves plus ou moins méritants… Tout cela atteint aux forces vitales.

Aujourd’hui, c’est moins la culpabilité qui menace les artistes et techniciens que le sentiment d’être des déchets, des gens remplaçables les uns par les autres, des pions sur un marché, voire pour ceux qui réussissent à se faire une place, des marques sur des plaquettes de saison.

Si une mobilisation prend feu en 2014, alors elle sera très forte et dégagera des affects de colère, de soulèvement, qui viseront aussi l’intérieur de la machine culturelle. Mais je n’y crois pas. Il faudrait une prise de conscience intuitive, une vision claire des choses, quand tout cela agit de façon souterraine et a pour premier effet de séparer les artistes les uns des autres. Par exemple, de quoi parle-t-on au bar des théâtres quand on se rencontre ? Ça ne va pas très loin, si l’on y réfléchit, et c’est bien prudent souvent. Puis, il faudrait ne réellement pas se sentir coupable de faire de l’art, ni se sentir prétentieux de se dire « artiste ». Il faudrait par-dessus tout réviser l’idée qu’un artiste est une personne comme tout le monde, qui fait un métier comme tout le monde et qui ne dérange personne. Il faudrait que ce sentiment d’appartenance collective qui existe pleinement se manifeste plus clairement, plus effrontément.

 Mais d’abord il faudrait ne pas être effleuré par les cries d’orfraie des sbires du Medef réclamant comme des vierges enfarinées plus de justice entre tous les chômeurs, ou encore il faudrait éclater de rire. D’un vrai rire. Je ne sais pas si j’en suis capable, je me dis juste que je devrais en être capable. Il faudrait avoir en tête que l’insulte qui nous est faite d’être des « privilégiés » est une référence cynique et inversée à la nuit du 4 août 1789. Il faudrait entendre que les Médefiens (oui, je vais les appeler comme ça maintenant) inoculent là une bile venimeuse qui sort de la panse contre-révolutionnaire d’après 1789. La bourgeoisie préindustrielle s’est servie de la révolte populaire pour déboulonner la noblesse et acquérir des droits de gestion de l’Etat et peu à peu de la politique internationale. La colonisation allait bientôt suivre sans vergogne. Les Médefiens rigolent, ils se foutent de nous quand ils prononcent ce mot de « privilégiés ».

Ils savent que leurs aïeuls ou je dirais plutôt les pionniers de leur chapelle se sont battus tout le XIXe siècle pour que le débat démocratique inauguré en 1789 ne revienne jamais. De Restaurations ultra-catholiques kitsch en empires napoléoniens grotesques, avec une teinte d’antisémitisme prononcé sur la fin, via moult guerres ou répressions atroces d’insurrections, cette chapelle n’a oeuvré que pour l’asservissement le plus complet des populations. Amassant un capital monstrueux sur fond de pillage de sociétés colonisées par la force la plus meurtrière, cette chapelle d’individus pour lesquels seules la puissance, la guerre et l’argent comptent, ainsi que le mépris pour tous les crétins qui croient à la paix, à la justice, voire à l’amour et à la poésie, bref, a aussi jeté l’Europe dans des trafics d’influences internationales, dans des manipulations comme si le planisphère était un jeu d’échec. Paranoïa ? Le terme vient de la psychanalyse et il ne s’applique pas aux réalités géo-historiques, mais à des individus qui se croient persécutés par quelqu’un de précis. Ici, je ne me sens pas persécutée par le Médef ni par un complot international intuitu personae. J’ai connu le fondateur du Médef Ambroise Roux, et je ne dirais pas comment, mais ce n’était pas libertin, vraiment pas. Je l’ai connu en Suisse, dans ce grand hôtel de Sils Maria où tant d’artistes allemands sont venus parce que Nietsche a habité en dessous, c’est tout, et il ne savait pas qui j’étais et il allait mourir, il était gâteux et, au moment du cognac, ce vieux polytechnicien s’est vanté clairement de son travail qui avait réussi ; il avait fondé le groupe Vivendi des télécommunications avec en parallèle ses recherches dans un  laboratoire de parapsychologie : ce qui l’excitait, c’était téléguider les masses, les contrôler par l’esprit et ça avait bien marché. Par ailleurs, il a fait montre de ses humeurs antisémites et pro-nazis lors de ce dîner. Pourquoi mon chemin a-t-il croisé le sien ? Sans doute parce que je suis quelqu’un qui veut voir. Et quand on veut, on finit par voir. Et là j’en ai assez vu.

Il n’est pas insignifiant que pendant que le Medef cherche à estourbir l’art et la culture, François Hollande participe avec l’Allemagne et les Etats-Unis à l’OPA lancée sur l’Ukraine et bien sûr sur ses ressources de gaz (entre autres) ou aussi sur le fait que tous les gazoducs russes passent par l’Ukraine. (Occasion rêvée aussi, sait-on jamais, d’une vraie bonne guerre en Europe avec les Russes, pour noyer la crapulerie du néo-capitalisme financier au sujet des fameuses « dettes publiques » dans un bain de sang et pourquoi sous quelques bombes atomiques). Comme ça personne ne se souviendra plus de l’arnaque de départ… 

Enfin, on n’en est pas là, mais on nous fait bien entendre que nos petits problèmes d’artistes sur ce fond-là d’une troisième guerre mondiale sont vraiment déplacés, voire franchement le symptôme de narcissismes caractériels. Soignez-vous mes amis. On n’a qu’à se faire serveur, ou interner si on est incapable de supporter des conversations de comptoir après avoir lu une bonne partie de la bibliothèque universelle et connu certaines émotions liées à l’orbe de la création. Ou bien devenir Diogène et vivre dans un tonneau en faisant la manche. Ce serait çà l’égalité des droits à laquelle ces contre-révolutionnaires sardoniques à la Gattaz  (le patron du moment du Medef et Gattaz ce n’est pas Laurence Parisot l’ex présidente de la même organisation qui brame que tuez les intermittents c’est mal, consultez sur Internet le pédigrée de Gattaz, il arrive aux affaires quand ça devient sérieux) voudraient nous réduire ?

Le problème, c’est que ceux qui regardent la télé et qui subissent le salariat ou l’exclusion du salariat mais alors qui en rêvent, ceux-là, ils sautent sur leurs pieds. Non pas qu’ils aient trouvé la cause de leur malheur, mais il ne faudrait surtout pas que la preuve soit faite qu’on n’est pas obligé de se coucher : les intermittents, ça suffit, on est en crise, pas le temps pour l’art, un peu de dignité, taisez-vous. Après tout, les Américains ils ont plein d’artistes, faites comme eux… Evidemment, non, il n’y a plus d’artistes américains sinon dans des situations désolantes ou je vois encore cette pauvre star lesbienne faire son coming out dans un dîner de gala et dire que même si elle ne fait que des merdes commerciales, elle, elle n’en est pas une merde, elle est une résistante qui dans le grand pays de la liberté en 2014 chiale à demi en disant qu’elle n’en peut plus de cacher qu’elle aime les filles… Tu parles d’une résistance…

 J’étouffe. Et il n’y a pas que la masse rivée à sa télé, un paquet de chips dans les mains, entre infos débilitantes et loteries frelatées : il y a aussi la petite bourgeoisie plus ou moins intellectuelle, et plus ou moins socialiste ou sarkosyste selon les saisons. Ma banquière me dit : « Oh vous, je vous pardonne vos écarts, vous êtes sur votre nuage, vous êtes une artiste. » Pauvre cloche ! Rien que sur le système bancaire et financier, j’en sais dix fois plus qu’elle. Par exemple. Sur la crise des subprime et des dettes publiques, je sais. Je suis aussi au courant quasi en temps réel grâce aux technologies de l’information de la somme des ignominies commises sur cette terre, de sorte que je ne peux que soit m’activer pour dire non, soit demeurer pétrifiée. Mais je serais bien incapable d’aller sereinement au bureau tous les jours en rêvant d’une semaine de vacances à Saint-Barthélémy à Pâques comme elle. 

Et c’est là que tout se passe, c’est ça la charnière, la séparation entre le monde de ceux qui sont artistes ou techniciens des artistes et celui des gens qui s’arrangent avec le monde tel qu’il est et n’ont qu’un soucis : fermer les yeux.

Combien de fois n’ai-je entendu que c’était drôlement bien d’avoir fait ce que j’avais voulu, d’avoir une passion. Je souriais, comme une chienne dont on flatte le col. Mais maintenant, j’ai envie d’hurler. « J’aurais bien voulu être chanteuse et danseuse », me dit ma sœur, pharmacienne biologiste, et cela avec le sérieux que lui donne de suivre un cours de danse moderne hebdomadaire depuis dix ans. Je bous en silence mais, je lui souris avec bonté. Je l’aime, elle ne sait rien, c’est son charme. Et que comprendrait-elle, du haut de la certitude qu’elle est quelqu’un de franchement bien alors qu’elle ne s’intéresse rigoureusement à rien sinon à elle-même ou à ses enfants, bien sûr (encore que, c’est à voir pour les enfants dans le fond…) ? Elle est en tout cas très sûre que d’avoir obtenu un travail régulier en rapport avec ses études régulières et de haut niveau en fait quelqu’un de bien placé dans l’échelle sociale, quelqu’un qui a gagné une position qui est un droit à être là et occuper l’espace. Cette position, elle ne sait qu’en faire d’autant qu’elle voit son revenu diminuer sous le poids des impôts qui étrangement augmentent d’année en année quelque soit la couleur des gouvernements, et alors même que les services publics deviennent de plus en plus mauvais, mais elle est sûre de ça : elle a suivi une voie méritante et on ne va pas la déloger. Je regarde ça, et je me tais. Si je lui parlais, je lui hurlerais dessus, bien en vain, et puis, ce serait en tout sens, confus, mal dit et à côté. Je hurlerais : «  Je n’ai rien voulu, ça m’est tombé dessus ! J’ai même voulu faire comme si j’étais comme toi en faisant sept ans de droit public, mais le résultat est qu’à vingt-cinq ans j’étais à demi folle et que j’avais vingt ans de retard pour mon vrai travail. Je n’ai jamais voulu écrire ! Ça écrivait malgré moi  dans ma tête ! C’était un destin oui, et un destin de merde parce que ce destin en fin de compte, c’est beaucoup d’appelés et peu d’élus, et ceux qui ne seront pas élus doivent supporter de se faire regarder comme des enfants dans les nuages, plus ou moins majeurs et réalistes, et un brin narcissiques à s’imaginer que l’art n’appartient qu’à eux, comme ce que tu sous-entends quand tu me regardes avec beaucoup d’affection voire d’amour tout en pensant comment tu t’éclates dans tes cours du jeudi, mais tout cela en totale ignorance de qui je suis et de ce que je fais. Et puis j’essaie de t’avertir depuis vingt ans, mais tu vas te faire liquider avec toute la classe des petits-bourgeois et ce sera pire que pour moi parce que tu n’auras rien vu venir et tu ne te seras pas préparée. » Ma sœur, c’est une danseuse amateur donc. Elle est très sensible et très intelligente, je n’ai vraiment pas envie de lui exploser à la figure, à vrai dire j’ai peur pour elle. Des fois je l’admire. J’aimerais la mettre en scène dans une création, c’est un fantasme de réconciliation. Mais elle se dit que la différence entre elle et moi, c’est que j’ai plus de temps qu’elle pour jouir de ma passion. Et je la sens la légère pointe de jalousie. 

 Mais je ne suis pas au bout de ma rage. Il y a aussi à entendre la médisance de fins analystes critiques plus ou moins engagés à la gauche de la gauche, pour lesquels le spectacle, serait, comme Guy Debord l’a dit, très méchant. Ce serait un neuroleptique culturel pour assommer la masse qui donc ne fait pas la révolution qui lui revient. On attend, on attend et ça ne vient pas, mais c’est qui le coupable ? Or les « intermittents du spectacle », ça veut bien dire ce que ça veut dire, c’est-à-dire que les intermittents seraient les collaborateurs du système néo-libéral, des soupapes (le côté « intermittent » renvoie à l’image du lâcher de vapeur quand ça bout) d’un système qui n’a cherché qu’à anéantir les ressources de résistance pour imposer le second stade : celui de la dictature néo-libérale avec vitrine démocratique dans lequel nous entrons. Pour un bon vrai sursaut de la dernière chance, il faudrait que toute cette peuplade largement dominée par un ramassis de faux artistes compromis pêle-mêle dans la culture publique et commerciale (le public et le commercial ayant des liens incestueux avérés) soit éradiquée radicalement. Que le Medef, et, derrière lui, les puissances opérantes du néo-libéralisme, veuillent la même chose que ces défenseurs de la pureté dans l’art ne pose pas tellement de questions à ces puristes de l’anti-spectaculaire. En vérité, les champs du théâtre et de la danse sont complexes, ils nous regardent autant qu’on les regarde, ce sont des espaces critiques donc, des espaces souvent où la critique du spectaculaire est à l’oeuvre, précisément. L’erreur est de ne pas le voir et de ne rien comprendre à ce que Debord pensait avec le terme « spectacle ». Le soucis premier de la pensée situationniste fut pas non pas la critique du spectacle en en tant que spectacle mais la critique de la vie séparée dans la vie de tous les jours. Debord visait ces gens qui commençaient à se vivre comme des acteurs de film ou de pub. Il avait vu qu’on allait se regarder vivre, et perdre accès l’être profond. On me dira : « C’est qui monsieur Être Profond » ? Je répondrai : « Qu’est-ce qu’un artiste ou un technicien – intermittent ou pas – sinon quelqu’un qui cherche à sortir de la vie falsifiée en se mettant dans des situations de vie où la vie n’a pas le même goût qu’à l’extérieur, je veux dire quelqu’un qui cherche des moments où la vie est plus intense et donc où cette séparation entre soi spectateur et soi vivant fond comme neige au soleil ? Voire en créant ces situations, en les inventant et provoquant, allant même, horreur, jusqu’à chercher par des « spectacles » à contaminer les spectateurs et à faire en sorte qu’eux aussi éprouvent quelque chose de ce genre ?

Des créations où ils ne se regardent pas éprouver ou regarder, mais où ils éprouvent en direct et regardent. Mais pas seulement. Des créations qui modifient le regard et donnent envie de cette vie non séparée. Je vous le concède, ça ne marche pas à tous les coups, d’autant que cette perspective assez unitaire bien qu’offrant autant de déclinaisons que d’artistes, manque de traducteurs (cherchez le critique….). Remarque, c’est peut-être mieux. Je suis contre la médiation culturelle, je suis pour les chocs, et je prône que l’art est initiatique. Comprenne qui pourra. Mais c’est aussi qu’il y a de la résistance en face. Et quelle résistance. Où a-t-on pris que les gens qui marchent dans le système et croient à sa stabilité veuillent entendre parler de décadrage du regard ?

J’enrage mais cette rage est bonne. Pour l’instant, j’ai les idées en désordre, la rage ce n’est jamais bonne pour clarifier les choses. Mais je le sens, là, ça vient. Déjà, devient conscient le poids de toute la culpabilité que le surmoi social m’a mise sur le dos. Evidemment que je ne suis devenue telle parce que j’ai vu très jeune l’organisation de la vie telle qu’elle se propose dans l’univers occidental social-démocrate comme pas seulement aberrante mais tuante. Et évidemment qu’écrire, lire, jouer, penser, tout cela est une question de regard et de concevoir des dispositifs qui fassent voir ce que je vois.

Evidemment que la grande question, c’est ce qu’on met dans le concept de « réalité », et comment on le différencie de celui de « réel ».

Evidemment aussi que la plupart des artistes viennent de là mais le drame aussi, c’est que les plus futés se perdent en route, c’est-à-dire que la « société » les intègre volontiers en leur donnant des subventions pourvu qu’ils fassent paillettes (on peut faire paillette en donnant à réfléchir sur les sentiments façon Chéreau ou sur les formes…), et qu’ils finissent ainsi par faire des familles et / ou à devenir directeurs de théâtre et à penser avec la social-démocratie pour l’amélioration de leur société. Ceux-là finissent par dire qu’être artiste est un métier comme un autre, tout aussi honorable, et qui ne fait de mal à personne. Ceux-là ne déculpabilisent pas pour autant : au contraire, ce sont les premiers à se juger privilégiés, puisqu’ils ont réussi à vivre de leur art et qu’ils travaillent beaucoup, donc passent beaucoup de temps à jouer et à prendre ainsi leur pied. Ceux-là donc considèrent leur métier comme une aubaine.

Mais sinon, pour la majorité des artistes, la rage initiale, celle qui leur a fait faire le pas de côté quand papa et maman et professeurs leur ont demandé de choisir une carrière, celle qui leur a fait choisir une école d’art, une école d’acteur, de cinéma, parce que depuis quinze ans c’est devenu respectable (à mon époque, dans les années 80, c’était comme aller en Lettres ou en Socio, c’était poubelle, et il n’y avait d’ailleurs pas les filières théâtres ou cinéma à l’université qui sont apparues avec les années Lang) ou une désertion pour ne faire qu’écrire, ou composer des chansons, cette rage-là est un destin. C’est un jour de l’enfance, un éblouissement devant la vie des adultes (genre le Crabe-Tambour), et une horreur devant la réalité qui attendait, devant ce Moloch prêt à les dévorer tour crû. Non, non, non, ils ont dit non. Après, pour beaucoup d’artistes, et c’est cela le drame, c’est que ce pas de côté vient d’un corps qui voit autrement, qui pense autrement, mais qui ne parle pas la langue de l’extérieur, pas la langue du monde de la réalité réaliste. Le pas de côté vient à des personnes qui sont d’autant plus douées qu’absorbées dans leur don, dans leur monde intérieur. C’est toute leur puissance. Mais elles n’ont pas toujours reliées leur position de corps dans le monde à l’analyse des corps du monde. Et ensuite, parce qu’elles ne sont pas idiotes, autre chose prend le relais, peut-être une superstition : la peur de critiquer la société et de sortir du bois.

Et de quel droit, de quelle autorité se targuer pour le faire ? Il faudrait lire toute la philosophie, étudier toute l’Histoire, se faire une vraie culture politique (un caractère artiste a tendance à aller à fond). Cela voudrait dire passer moins de temps dans son imaginaire propre et risquer de s’assécher. Chacun comprend bien que le système dans lequel la masse vit est mortifère mais chacun sa route… Ne pas trop toucher à cela, en essayant de se faire tolérer voire aimer grâce à ses dons, et survivre comme ça entre les gouttes, bref être rusé, ne pas trop dire son bonheur, c’est espérer qu’on sera laissé tranquille… Alors on dit qu’on a des métiers, qu’on fait de l’artisanat (entendre ça manque chaque fois de m’étouffer ! comme s’il y avait un rapport entre un ébéniste, un céramiste, ou un plombier, voire un créateur couturier et un metteur en scène, un danseur, un violoniste ou un costumier, avec tout le respect pour les premières professions et tous les liens possibles d’échange dans le travail). Comme ça, on croit tromper son monde et avoir une position légitime à réclamer le droit de vivre, de travailler et d’être rémunéré comme tout le monde.

C’est vraiment une erreur. L’erreur ce n’est pas d’affirmer que ces métiers artistiques n’ont pas les même logiques économiques que les métiers courants, et qu’ils ont donc une autre logique relativement à la période chômée, mais c’est de penser qu’on fait la même chose, qu’on va dans le même sens que « tout le monde ».

En vérité, c’est la guerre. « Comme je dis toujours, on peut comparer l’intermittent du spectacle au militaire. Le militaire, son boulot c’est quoi ? C’est de faire la guerre. Or, la plupart du temps, qu’est-ce qu’il fait ? Tout comme nous autres, il répète sa guerre ! Sauf que lui, il de la chance, personne ne remet en cause la rémunération de ses répétitions & et voilà. » C’est le commentaire d’un artiste sur le site du Point qui a lancé un sondage scélérat : « Êtes vous favorable à la suppression du régime de l’intermittence ? ». Sondage bidon qui, immédiatement jeté en pâture aux réseaux de nos métiers, a été renversé sur des chiffres de 30000 votants. Le Point ne s’en est pas remis de ce renversement de tendance légèrement inquiétant produit en moins de 24 heures, mais surtout ce commentaire que je cite a été supprimé par la médiation du site évidemment à la botte des Médefiens. Être artiste ou technicien, c’est venir de la rage contre une vie falsifiée et le dire ça va être ouvrir la guerre. Et ça en face, ils le savent. Pourquoi ne voulons-nous pas le dire ? Peut-être que l’on obtiendrait un soutient inattendu par ailleurs ? 

 Certes, avoir la rage n’aide pas à y voir clair ni à s’exprimer logiquement et calmement, comme je l’ai déjà dit. Il reste que l’origine de la rage est une vision très claire des choses. C’est une position dans le monde qui ouvre un angle au regard, un axe au mouvement et une perspective historique. Evidemment qu’il y a aussi nombre de contrefacteurs et d’escrocs en ce domaine artistique, notamment dans le domaine de la variété, du cinéma commerçant, et d’un théâtre privé qui reste à chier malgré les cautions esthétiques que certains metteurs en scène du public qui devaient s’estimer trop privilégiés ont donné en cachetonnant en fin de carrière pour ces enseignes douteuses. Mais il reste que c’est la guerre.

La guerre est un mot un peu fort. Je devrais dire que c’est une ligne de front. Et cette ligne n’oppose pas le Medef aux artistes et techniciens (ni à ces pauvres intérimaires dont la disparition est programmée et pour en avoir connu un qui savait très bien pourquoi il ne voulait pas se salarier, le sort qui veut leur être fait a le même motif qui est d’imposer un travail obligatoire et un enfermement). Non, cette ligne oppose ceux qui résistent à la vie falsifiée et les autres : et les autres, ce sont aussi bien la masse que les grands patrons.

D’ailleurs, on le voit dans l’actualité, la masse se fascise assez volontiers, et il ne faut pas trop la chatouiller pour qu’elle envoie les Roms au dépotoir ou les clandestins à la morgue, ou encore pour réclamer plus de flics. La « masse », ça ne veut rien dire. Une masse c’est complexe : elle a ses lignes de fuite, ses points de résistance et de frottement, ses angles critiques, mais ce qui la soude c’est un grand ennui. Les week-end à n’en plus finir. Une demande de loisirs, de crédits, de fringues, de maison, des rêves de vacances dans les îles, et une désorientation dans l’Histoire. C’est aussi une sorte de folie à proliférer et à s’enorgueillir de faire une famille, dans l’aveuglement complet eu égard à ce que devient le monde dans lequel ils jettent leur progéniture par exprès.

Ce n’est pas possible d’être un pied dedans un pied dehors, je viens de le comprendre ces jours derniers.

Soudain, j’ai compris ce qui m’abattait depuis quinze ans. Depuis quinze ans, je tolère par gentillesse les sourires de grand-mère attendrie de mes proches. Le « toi-c’est-bien-tu-as-fait-ce-que-tu-as-voulu-tu-as-toujours-été-une-femme-passionnée ». Le « mais-tu-es-dans-les-nuages-tu-n’as-pas-conscience-de-la-réalité-pense-à-ta-retraite-mais-t’es-mignonne ». Je crois que le pire ce sont les destins d’acteurs ou de danseurs. Qui comprend ce que ces êtres de mémoire sont ? Qui a au moins la décence, à défaut de comprendre, de s’incliner ? Depuis dix ans, je supporte de plus en plus mal à l’intérieur même du milieu culturel de voir les « professionnels » comme on les appelle de façon problématique (sont-ce des professionnels du sexe ou des tueurs à gage? ou bien le sont-ils par opposition aux artistes qui seraient des amateurs ?) mépriser les artistes ou alors carrément tomber amoureusement d’un chouchou (le chouchou sera vite broyé). Et frétiller dès que la star qu’ils ont faite leur fait la bise comme de la voir quelques années plus tard esseulée. La chasse est ouverte.

 Contrairement à l’inconscience des artistes, techniciens et professionnels du spectacle et de l’art, les Médefiens savent très bien où ils sont et ce qu’ils font et cela n’a rien à voir avec le désir. Une petite digression ici. En 2007, Sarkosy élu, on a vu débarquer à la Ménagerie de Verre des types patibulaires en costard-cravate (on aurait dit des fabricants de montres de Berne) dont l’un sera bientôt nommé directeur de l’Ensatt à Lyon. Ils avaient le profil d’employés des Renseignements généraux. Et tout le monde, au lieu de leur battre froid, de les accueillir. Je les ai vus dans un débat à l’Odéon ; je les ai vus au TNS de Strasbourg… Je n’étais pas partout, loin s’en faut, mais étonnée plutôt de les trouver si souvent sur mes pas… Mais je peux imaginer que eux, ils ont fait le maximum pour être partout et savoir exactement ce que la création contemporaine voulait dire politiquement. C’est un détail. La droite suit ça très bien depuis bien quinze ans. Je me souviens avoir trouvé en 2003 un texte de néo-libéraux qui disait que l’art était à tout le monde et en particulier, que l’art devait devenir une pratique d’amateurs. Ils n’y croyaient pas un instant mais ils avaient trouvé un truc pour renverser si vous voyez ce que je veux dire. L’égalité et la justice entre tous les pratiquants des sports et des arts. Et pourtant Beuys ou Filliou je dis oui. Pour les mafieux médéfiens, à la différence des intellectuels critiques qui prennent Debord comme un cachet d’aspirine, il est très clair que l’art crée un espace de pensée résistante incompatible avec leur projet de faire de l’Europe une province des Etats-Unis d’Amérique du Nord, bref d’en faire une zone où le coût du travail devient compétitif avec des pays sans droit du travail.

On est dans ce temps-là historique où leur rêve se réalise. On entre dans une zone de fascisme démocratique mutant.

Je me souviens m’être fait rire au nez en 2008 à un comité de rédaction de Mouvement quand j’ai dit qu’on y allait, au fascisme : «  Oh mais comment donc, ma chère, la France est encore une démocratie !  » C’est-à-dire que pour être violente, autant l’être : ils étaient payés et espéraient que ça se prolongerait quelles que soient les intempéries. Des rêveurs.

Quand on voit les lois qui interdisent en Espagne et en Grèce les manifestations, quand on voit la sauvage répression fin février en France à Nantes contre les opposants à un aéroport aussi ruineux que destructeur, quand on sait le sort qui a été fait aux gens du Tarnac, quand on voit comment la France terre d’asile traite les Roms, les clandestins, les demandeurs d’asile, quand on voit comment l’éducation nationale française a été laminée, bref la liste est interminable des atteintes à la démocratie, et souvent elles nous prennent un par un, alors on peut ouvrir les yeux, car il s’agit bien d’anéantir radicalement tout foyer de pensée et de résistance. De nous ôter tout sentiment collectif. Je pourrais digresser sur ce que représente, symbolise, l’agression sans précédent contre la Grèce, totalement dévastée, qui a une culture de la résistance incroyable (les raisons des fascismes qui ont régné là-bas tiennent au jeu des puissances étrangères dont l’Angleterre et, pour le régime des Colonels, aux Etats-Unis pas très loin de la Grande Bretagne il est vrai) et qui est aussi la porte de l’Orient. Mais ce serait trop long. Juste, j’ouvre là une perspective, juste dire que leur résistance pour la deuxième guerre mondiale leur a coûté un million de morts sur moins de dix millions d’habitants (la résistance française à côté c’est de la réclame pour lessive).

Je ne me perds pas. Je reviens à la rage. Pour moi, c’est devenu très clair. Dans cette lutte qui s’annonce, il n’y a aucune culpabilité à avoir. Le travail de l’art comme de la culture – n’en déplaise à certains puristes – est un mode de vie en résistance à l’abrutissement général – ou à l’aveuglement sur ce qui arrive à la planète humaine. Se battre pour défendre des droits syndicaux, ce n’est pas très poétique, mais c’est vital. Pas se battre pour sauver quelques succédanés de droits, mais se battre pour que le travail effectué depuis dix ans du comité de suivi soit entendu. Il y a des choses à changer et pour que ce soit mieux pour tout le monde. C’est vital car c’est préserver le droit de regarder depuis ailleurs une société. Ces humains qui courbent l’échine, qu’ils soient grands professeurs dans les neurosciences ou employés commerciaux d’un opérateur de télécom, fonctionnaires du conseil d’Etat ou professeurs de lettres, sans l’art, ils s’engouffrent directement dans le fascisme. Et que ressortira-t-il de cela ? Un néant. Rien. Tout aura été détruit, il y aura eu des guerres, il n’y aura plus rien. Le problème aujourd’hui, ce n’est pas seulement de manifester ou de participer à des AG mais de changer de regard sur nous-mêmes. La culpabilité, l’illégitimité, c’était hier. Nous ne sommes pas des clowns.

Même les plus hésitants des artistes, même ceux qui n’y arrivent pas, ils sont légitimes. Je dirais presque « surtout ceux qui n’y arrivent pas ». On n’y arrive pas parce que c’est trop dur, parce qu’on a été massacré dans l’enfance (d’où la rage), parce qu’on est noyé, parce qu’on ne comprend rien à ce qui se passe, parce qu’on a peur d’entrer en guerre. Tout cela n’a rien à voir avec la position artiste de départ qui est un éblouissement, peut-être oublié mais quelque chose qui fait qu’on est différent et qu’on dit d’abord « non ». Et on a peur, parce qu’on voit l’horreur de tout ça et qu’on se demande si c’est la peine.

Parce qu’il y a ça aussi, qui agit en souterrain : devant la catastrophe planétaire en marche, qu’est-ce que nous avec nos petits moyens d’acteurs, de danseurs, de musiciens, d’acrobates, de vidéastes, de créateurs lumière, de dramaturges, de scripts, de preneurs de sons, de réalisateurs ou de metteur en scènes, d’écrivains et j’en passe, nous pouvons ?

Il y a eu Mélancholia de Lars Van Trier. Ce que j’ai aimé ce n’est pas la prodigieuse performance de telle ou telle actrice mais l’image finale : jusqu’au bout, deux femmes et un enfant maintiennent un rite humain, maintiennent un geste humanisant, celui de se tenir la main dans une ronde. Ce n’est pas tout : ils se tiennent sous une armature de tente (un squelette de tente) qui évoque la tente des Indiens. Les Indiens ont maudit les Etats-Unis d’Amérique qui les ont exterminés. Deux femmes (sœurs) et un enfant soudain s’indianisent, pas du tout dans l’idée de se regarder jouer : la météorite arrive et elles se sont défaites devant la catastrophe de cette calamiteuse façon de vivre qui est de vivre en se regardant vivre comme dans un plus ou moins bon film. Jusqu’à la fin du monde, il n’en demeure pas moins qu’elles posent cet acte de dire l’humanité jusqu’au bout et aussi celui de répudier leurs origines d’américaines blanches et riches. Pour le reste je n’ai pas aimé ce film qui appelle la fin du monde (comme je déteste la science-fiction et les oeuvres où l’on tue parce que c’est toujours vouloir ce qui est montré, plus que le dénoncer et d’ailleurs ça n’a jamais rien empêcher d’advenir. A se demander si le fameux et assez horrible Orwell n’est pas bible des néo-libéraux…).

Mon premier engagement dans la critique, ce qui m’a déterminé à écrire des critiques, c’était de dire que toute personne qui fait ce pas de côté pour se positionner chez les artistes tout en doutant toujours qu’il en soit vraiment, c’est que je voyais là un courage et que ce courage appelait le regard. Ce courage regarde le spectateur. Parce que c’est le courage d’avoir lâché pas mal de choses, entre autres, alors même que s’avancer sous le regard des autres est extrêmement complexe et emmène dans ce qui devient un métier. Après, combien s’excusent de ce courage premier et biaisent, se sauvent en jouant aux courtisans ou aux dandys, aux cabotins, mais cela crée de l’espace critique pour le regard. En tout cas, j’ai toujours été très méfiante des humeurs polémiques, y compris des miennes car je n’ai pas manqué d’en avoir.

Non, et non, les intermittents ne sont pas des privilégiés et non et non et non les voir réduire à quasi rien (là pour le coup, ce seront quelques privilégiés et provisoires qui resteraient, qu’ils se le tiennent pour dit), ne va pas améliorer la puissance du dire dans les créations qui manquent déjà cruellement de temps de travail. En revanche, nous battre pour renverser la tendance, et défendre qu’être artiste c’est oeuvrer dans un territoire, dans des lieux qu’on fait vivre, qu’on habite même temporairement, défendre la diversité incroyable des gestes artistiques (j’ai vu à la Fabrica d’Avignon hier soir une pièce inouïe, pour une jauge énorme mais la salle a été très bien architecturée… enfin assez bien), tout cela c’est défendre un espace de pensée critique qui constitue un gymnase du sensible vital à l’idée de démocratie, non pas telle qu’elle s’impose dans le régime de droit constitutionnel ou administratif actuellement mais comme horizon plus que jamais vital. Nous formons un gymnase du sensible et nous sommes appelés à cela, et à aucun moment il ne faut écouter les raisons des médéfiens car ils n’écoutent aucune des nôtres. Petit exercice de plateau : lever le cou, dégager la tête, respirer et ouvrir la bouche pour parler en improvisation…

Voir ici l’entretien avec un artiste de la Cip-idf le 20 février (par skype), publié sur Inferno qui m’offre un espace de parole sans comparaison avec Mouvement, article déjà partagé plus de 1000 fois sur fb (après 1000, ils ne comptent plus… ) :

http://inferno-magazine.com/2014/02/17/intermitents-tout-ce-quon-a-obtenu-et-obtiendra-cest-par-la-lutte-lete-2014-promet-detre-chaud/

dscn1822-93002

Publicités